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 GAGNER LA VIE

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Michèle Schibeny
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MessageSujet: GAGNER LA VIE   Dim 28 Nov - 20:42










Gagner la Vie







Serrés les uns contre les autres et tous, tout de noir vêtus, leurs mouchoirs blancs humides et chiffonnés au creux de leurs mains gantés de noir, ils faisaient grises mines en cette après-midi du 19 janvier 2011 plantés sur la neige fine et immaculée du cimetière Nord de Paris. Le costume était de rigueur et la couleur proscrite, à part pour les fleurs qui, elles, multicolores, jonchaient déjà la dalle fraîchement déplacée de la tombe où allait être inhumé sans cérémonie religieuse, le dernier descendant de la famille AUBERT Marcel, ancien Maire et industriel bien connu à l'origine de la modernisation fulgurante de sa propre cité en 1890.


Jules Aubert n'avait que 44 ans et n'avait pas jugé bon de continuer l'œuvre de son aïeul qu'il respectait. Il s'était donné la mort à ce même bureau immense, défraîchi et marqué par quatre générations de fils qui avaient vu leur père travailler nuit et jour, en ce soir du 15 janvier 2011, entre 21 h et 21h30 avaient dit le légiste, après que les femmes de ménage soient passées et que toutes les secrétaires et employés soient partis. Sur son bureau il n'avait rien laissé, pas un seul dossier ni un seul mot d'adieu ou d'explication et il avait avalé trois tubes de somnifères cul-sec, comme il savait le faire du Whisky quotidien qu'il descendait si bien chez lui ou ailleurs dans les soirées mondaines où il aimait à se rendre pratiquement chaque soir. Personne n’avait retrouvé les fameux tubes.

" Jules Aubert n'a pas de problème. Et personne n'a de problème avec Jules Aubert ! " Aimait-il dire à tout le monde ainsi qu'à la presse quand il était interviewé par celle-ci. Adulé par les femmes et respecté par les hommes, ce qui était une vraie gageure quand on y réfléchit, il emportait en tout l'unanimité générale, comme étant un homme doué pour tout ce qu'il entreprenait, pareil à toute sa famille avant lui. Jules Aubert était fils unique.

Il avait grandi dans l'affection de ses deux parents, qui ne perdaient pas une occasion de lui apprendre le métier du textile, au détriment parfois du reste, et cette profession avait toujours semblé lui convenir. Tour à tour commis, secrétaire, chef de service, puis chercheur et enfin PDG, Jules Aubert avait tenu à toucher à tout, puis avait obtenu très rapidement ses galons dans tous les services, et l'usine entière se réjouissaient de travailler avec lui. La ville tirait de très substantiels bénéfices de cette entreprise de mille ouvriers, ainsi que les œuvres de la Paroisse la plus proche par la même occasion. Cela allait de soi pour Jules Aubert, puisque toute sa famille l'avait fait avant lui. Il aimait les traditions.

Jules Aubert n'avait pas d'épouse, pas d'enfant légitime ou illégitime. N'avait-il jamais eu une vie ailleurs qu'à la fabrique et dans les soirées ? Personne ne se posait plus la question, d'avoir vu son père faire de même des années durant. Il n'avait pas fait le choix de n'avoir personne à choyer, mais cela ne s'était tout simplement pas présenté et Jules Aubert n'aimait pas forcer le destin.





Là sur la tombe, ils pleuraient à chaudes larmes tous ses employés, amis et ennemis si tant est qu'il y en ait eu. Deux flics observaient. Immobiles et graves ils se concentraient de toute évidence sur ce qui se passait et détaillaient sans en avoir l'air les invités tranquillement, le plus objectivement possible. Mais quelle preuve recueillir en cet instant si particulier qui aurait pu être porteur d'indice pour la Police ? Les visages marqués par la stupeur fixaient le trou béant devant eux. Les mains se trituraient les unes les autres nerveusement, inquiètes et humaines : " Qu'allait-il advenir de la Fabrique ? ! " semblaient-elles hurler en suppliant qu'on les laisse travailler encore.

En fait, les deux inspecteurs ne suspectaient rien et avaient déjà opté pour un suicide. Une évidence. Ce qui leur manquait c'était le mobile, car il y a toujours une raison à tout, martelait sans cesse Michel Royer à ses subalternes novices et aguerris et, " Il avait raison ! " approuvait sans le dire jamais, Christophe Jonnard, son adjoint et ami de longue date.

Ils avaient fait le tour de toutes les possibilités, une femme évincée, une maladie grave condamnant soudain et irrémédiablement sa vie, des dettes bien cachées ou même un état dépressif latent ou nouveau, et ils n'avaient rien pu prouver. Ils avaient pensé au crime maquillé en suicide forcément quand la victime est un notable si argenté, mais c'était peu probable vu que Jules Aubert avait été retrouvé enfermé à double tour dans son bureau, les clés dans les serrures empêchant d'ouvrir le panneau, et les verrous intérieurs poussés, qu'il avait fallu enfoncer le bois à plusieurs pour entrer. Par l'extérieur, il était impossible de grimper. Le mur tout autour de la fenêtre était lisse et sans appui d'aucune sorte et il n'y avait aucune autre fenêtre proche de celle de la victime sur cette partie de la façade. Le toit pentu et glissant pouvait laisser tout envisager, mais aucune empreinte ou trace d'aucune sorte n'avait été retrouvée à l'extérieur.

Logiques, les deux flics s'étaient donc dits que le problème devait venir de l'intérieur et ils avaient fouillé à cinq agents pendant quatre jours tous les recoins du bureau de Jules Aubert sans trouver le moindre indice. Ni porte dérobée, ni coffre scellé quelque part dans les murs. Ni double fond aux tiroirs, ni planche de parquet suspecte. Ni trace de bagarre, ni trace de résistance ou de convulsion tandis que la mort était arrivée. Ni objet manquant ou cassé, ni changement d'aucune sorte à la disposition des meubles. Pas d'argent dans ce bureau et pas plus d'œuvres d'art susceptibles d'intéresser un malfrat. Rien. Rien de rien.

Les murs d'au moins vingt centimètres d'épaisseur parce que l'on était dans une vieille bâtisse, avaient été explorés minutieusement et aucun ne sonnait creux. Aucune pierre déplacée ou mal scellée. Tous les soubassements en bois de merisier du bureau avaient été proprement arrachés sans offrir la moindre explication aux policiers. Il n'y avait qu'une porte donnant sur le bureau des secrétaires, anti-chambre obligatoire pour être introduit auprès du PDG, et qu'une seule fenêtre donnant sur la cour intérieure de l'usine, et celle-ci se situait au deuxième étage.
L'interrogatoire des secrétaires n'avait rien donné et leur chagrin semblait normal sans rien d'ostentatoire. Une surprise normale. Une douleur normale de perdre un bon patron qu'elles aimaient bien et qui les respectait normalement, apparemment.


Alors Royer et Jonnard exploraient en dernier recours les visages en ce moment ultime espérant découvrir quelque chose d'autre, car nul ne peut se contrôler sans cesse. Et puis, quelque incident allait peut-être survenir pour ouvrir la voie à d'autres investigations non encore explorées, allez savoir ! Mais rien ne se produisit. C'était le calme absolu. Un chagrin ressemblant presque à de l'indifférence tellement il était posé. Les gens devaient être assommés par le choc, ou alors Jules Aubert n'était peut-être pas autant aimé qu'il le croyait...


Le curé de la Paroisse n'avait pas voulu se mouiller religieusement en offrant une messe solennelle à un suicidé, quand bien même celui-ci lui avait versé des milliers d'euros pendant les douze ans de sa présidence aux Entreprises Aubert, parce que le suicide était proscrit par l'église.
" On ne saurait défaire ce que Dieu a fait ! " Avait-il dit et redit en martelant ses mots de son poing sur son bureau. Or, la vie étant sacrée pour le curé très têtu, il n'avait pas cédé aux pressions en tous genres, bien que reconnaissant pour toutes ces années qui avait prouvé la générosité et l'honneur du mort qui avait bien aidé le serviteur de Dieu aussi bien pour les dépenses de la paroisse, que pour les nombreux pauvres en permanence agglutinés aux sorties des messes. "Jules Aubert n'avait qu'à mettre les pieds à son église le dimanche" avait-il rajouté, excédé qu'on lui force la main.
Alors pour se faire pardonner, le Curé vanta très haut et très fort pendant plus d'une heure les mérites de son ouaille mécréante au bord de sa tombe, se sentant minable dans son cœur, bien que sur de lui et du choix qu'il avait fait théologiquement parlant.
C'est la cloche sonnant 16 h qui ramena un peu le Curé à la réalité, et il bredouilla ses dernières anecdotes et prières rapidement mais avec la larme à l'oeil, avant que ne commence le défilé des gens venus saluer une dernière fois un homme pas comme les autres.




Personne n'avait préparé une quelconque collation pour après la cérémonie, puisqu'il n'y avait plus de famille Aubert pour la préparer. Nul, des employés, du Maire ou du Prêtre, ne le fit non plus. Alors les gens, une fois leur dernier hommage effectué, se mirent à chuchoter entre eux, là sur les gravillons crissant du cimetière, malgré le froid et la neige. Puis le ton monta, des rires fusèrent, des souvenirs aussi, des pleurs furent essuyés d'un revers de manche, des enfants commencèrent à s'agiter et à tirer sur les manches de leurs parents, des mains se serrèrent plus ou moins longuement et chaleureusement ne sachant pas si elles allaient se retrouver le lendemain, qui autour du même métier à tisser, qui dans le même bain de couleur ou autour de la même machine servant à imprimer les tissus.
Les mains exprimaient la lassitude et l'appréhension mais aussi l'espoir, et toutes se dirent " à demain ".


A 18 h il n'y eut plus personne devant la tombe de Jules Aubert. La nuit était tombée ainsi que le froid. Les fleurs multicolores étaient devenues blanches parce que la neige les avait recouvertes lourdement, les allées du cimetière formaient de longues et rigides écharpes glacées d'un noir profond et inquiétant fuyant à perte de vue dans la nuit pour contraster avec le ciel gris, opacifié d'orangé par les lampadaires diffusant une lumière floue épaisse d'humidité et de givre. Ni les sons atténués par la neige, ni les pas feutrés du gardien venu surveiller, ne purent couvrir le fracas des deux tours de clé énergiques donnés à la grande grille.





C'est entre la nuit et le jour, vers 5 h du matin, que se glissa une ombre pénétrant dans le cimetière, par la porte jamais fermée du placard des poubelles, donnant accès indifféremment sur la rue et sur l'intérieur du parc, pour que l'on puisse facilement ôter les détritus de fleurs fanées. Portant une cape noire flottant dans l'air glacial, cette ombre fragile se faufila rapidement jusqu'à la tombe de Jules Aubert où elle s'arrêta après avoir jeté de rapides et perçants coups d'œils autour d'elle. Alors, elle s'agenouilla, gratta le sol avec ses doigts fins jusqu'à atteindre la terre, et enfouit dans un tout petit logement, à quelques centimètres seulement de la surface du sol, une petite boite bleue marine ressemblant à un écrin à bijou, et lorsque ce travail fut terminé, elle s'enfuit par où elle était venue sans même se recueillir quelques instants sur la tombe.



Au même instant, dans le bureau pourtant cadenassé de Jules Aubert, la même cape était entrée sans pousser aucune porte, avec le même écrin bleu dans les mains. S'approchant du bureau, elle avait soulevé l'ancien encrier violet qui formait par en dessous, comme un creux intérieur pour cacher un minuscule bouton couleur bois pas plus gros qu'une pointe d'épingle sortant de la planche de travail du bureau, et elle le fit jouer. L'espace pour un même écrin apparut alors en plein milieu de la planche de travail, et elle déposa son paquet à l'intérieur très exactement prévu pour cela. Une fois à l'intérieur, le panneau se referma sur l'écrin et le bureau redevint normal, ne laissant aucunement suspecter de cachette. Puis l'ombre recouvrit de nouveau le bouton secret fin comme un cheveu par l'encrier.



L'ombre s'installa alors dans le fauteuil et prit à deux mains un miroir toujours posé étrangement sur le bureau comme si son propriétaire, avait besoin de s'observer en plein travail toute la journée, ce qui n'était pas courant. Ce miroir ressemblait à un cadre photo classique, mais le verre et le bois y étaient très anciens. L'ombre chercha à fixer son image floue dans le miroir, sans que rien ne se produisit, puis son visage apparut de l'intensité de sa concentration la faisant trembler de haut en bas. Alors, elle reposa le miroir sur le bureau en face d'elle puis s'enfuit.



Le lendemain de son enterrement, le 20 janvier 2011, Jules Aubert alla comme tous les jours à son bureau, son petit cartable en cuir jaune à la main. Il passa au milieu de ses ouvriers livides d’être surs de l’avoir vu mort et enterré, il passa au milieu de ses secrétaires qu'il salua en souriant d'une chaleureuse poignée de main tiède, et toutes restèrent interdites à cette vision. Alors Jules Aubert se rendant compte que quelque chose clochait, s'engouffra précipitamment dans son bureau et s'y enferma. Debout devant son bureau, il saisit le miroir et se concentrant de toutes ses forces, il fixa l'image jusqu'à ce que les aiguilles de l'horloge du mur rebrousse doucement chemin jusqu'au 15 janvier 2011 au soir, l’heure où tous le quittaient pour rentrer à leur domicile chaque jour. Quand ce fut fait après un effort surhumain, Jules Aubert reposa son miroir sur le bureau et enleva son manteau, pour reprendre son travail le plus naturellement du monde. Dans la journée, il recroisa plusieurs fois ses collègues que plus rien ne semblait étonner désormais. Une chose était sure, malgré sa mort, tout son personnel était revenu travailler comme si de rien n'était à sa Fabrique et cela l'ému profondément.



Le soir venu, quand tous furent de nouveau partis, Jules Aubert repris son miroir entre ses deux mains et y plongea son regard intensément. Alors dans le miroir il revit la scène de son propre enterrement qui se déroulait comme un film sans début ni fin jusqu'à l'hypnotiser. C’était bien pour le 19 janvier 2011 que celui-ci était prévu, et pourtant il ne comprenait toujours pas ce qui pourrait bien provoquer sa mort. Il n’avait pas envie de mourir et il n'y songeait même pas. Son travail et sa vie lui plaisaient, et sans être différent des autres hommes, il ne ressentait aucun manque de ne posséder cette famille que les autres hommes avaient. Non, il n’y pensait jamais. Il pensait juste à profiter de sa vie telle qu'elle était.

Alors comme tous les jours depuis des années, la vision de cette scène provoqua l’ouverture de la cachette de son bureau et aussi de celle qui avait été creusée devant sa propre tombe depuis toujours. A l’intérieur de chaque écrin, les aiguilles du temps de sa propre horloge, fixées dans les deux écrins à la fois avaient fait un tour de cadran complet valant 24 heures de vie vécue, comme celles de tout un chacun, mais pour lui, ces aiguilles retournèrent en arrière de 24 heures très exactement pour qu'il puisse revivre ce jour une nouvelle fois. Et chaque soir, depuis des années, le phénomène était de nouveau possible, bloqué qu'il semblait être à la date du 15 janvier 2011. Il ne savait pas quand cela s'arrêterait, et plus le temps passait, plus cette question l'angoissait. Chaque jour, il reprenait depuis le début ce même jour du 15 janvier 2011 et il le vivait comme s'il ne le connaissait pas, comme s'il n'y avait pas eu d'autres jours à sa vie. Il savait, qu'à un moment de la nuit, un peu avant que le jour se lève, il faudrait qu'il retarde les aiguilles d'un jour s'il ne voulait pas vivre pour de bon la cérémonie du cimetière. Reculer les aiguilles de plus de deux jours était impossible, et il le savait pour s'y être souvent essayé. Alors il se demandait quelquefois s'il n'était pas déjà mort, et pourquoi un drôle de sort s'acharnait sans raison sur lui.
Ainsi, s'il pouvait reculer indéfiniment l'heure de sa mort prévue pour le 19 janvier 2011 puisque personne n'avait fixé les limites du phénomène, instinctivement il s'attendait à ce que tout cela s'arrête d'un coup, et la peur grignotait insidieusement sa tranquillité pour lui laissait penser qu'On devait attendre très certainement quelque chose de lui, sans qu'il puisse déterminer de quoi il était question.


Et puis, avec le temps, il s'était rendu compte que sa journée, même éternellement recommencée, n'était jamais identique à de menus et gros détails presque imperceptibles et cela l'intriguait. Le sens de tout cela lui échappait. Parfois il se sentait immortel, parfois il se croyait déjà mort depuis très longtemps, et il s'interrogeait perplexe sur ces aiguilles du temps tellement avares qui lui imposaient le rôle délicat de ne pas oublier de vivre, ce qui n'arrive à personne en temps normal ! Et pour cela, à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit, il se sentait étrangement vraiment homme et vraiment en vie.


Au bout de dix ans de ce même exercice épuisant, il comprit qu'il avait le choix, et que s'il ne décidait rien, cela durerait indéfiniment. Cet appétit de vivre tout le long du jour était insatiable, et cette peur de la mort, infinie, même lorsqu'il n'y réfléchissait pas. Elle le faisait courir après des riens et oublier l'essentiel : l'intérêt de ce gain de vie, et l'étrangeté de cette mort toujours repoussée et inacceptée. Il se rendit compte soudain, que rien ni personne ne l'empêcherait de recommencer un nouveau jour ou pas, qu'aucune voix ne lui parlerait pour lui dire ce qu'il avait à faire, ou pour lui ordonner quoique ce soit, aucune idée ne lui suggérerait de choix. Il était le vrai maître de sa vie et de sa mort, même si les dates d'entrée en scène et de sortie étaient programmées mais malléables. Apparemment le temps lui jouait des tours. A moins que ce ne soit lui qui joue des tours au temps ? Il pouvait gagner du temps, comme il pouvait décider d'arrêter net, et ce serait la fin ! Troublé et dépassé par l'incroyable choix quotidien qui pour lui n'en était plus un puisqu'il avait bien décidé de vivre et non de mourir, il n'avait qu'une peur, c'était d'oublier de remonter les aiguilles de son temps. S'il oubliait de vivre une seule minute de se trouver trop accaparé pour penser à ne pas mourir, il mourait et ce serait irrémédiable.


Et puis un après-midi, il fit ce qu'il n'avait jamais eu à faire durant toutes les mêmes après-midi pratiquement semblables qu'il avait déjà vécues mille fois.


Soudain plusieurs de ses ouvriers déboulèrent dans son bureau portant un des leurs, hurlant et gesticulant de perdre tout son sang, le bras arraché par une machine, et ils le déposèrent sur la table de travail de Jules Aubert. Celui-ci en fut choqué, car il n'était jamais arrivé encore, que cette journée se dérègle à ce point là pour lui faire vivre un moment aussi différent des précédentes journées. En bon PDG, il reprit vite ses esprits pour le bien de toute son équipe. Il fit un garrot au blessé, et téléphona aux pompiers en quelques secondes tout en calmant ses ouvriers affolés. Il parvint en même temps à dispenser quelques mots de consolation et d'optimisme à l'homme allongé sur son bureau qui faisait des efforts désespérés pour ne pas s'évanouir. Il imposa le calme pour le bien du blessé, arriva à remettre ses hommes au boulot pour leur changer les idées, sans lâcher l'épaule du blessé pour lui prodiguer le peu de chaleur humaine qu'il pouvait lui dispenser, et il parvint encore à renvoyer les secrétaires à leurs machines à écrire pour rétablir un semblant de calme autour du blessé. L'homme s'évanouit tout de même le visage tourné vers le miroir du bureau un peu avant que l'ambulance n'arrive, et celui-ci sembla se troubler quelque peu sans rien dévoiler de l'image qu'il reflétait.


Dans un crissement de pneus, les pompiers arrivèrent à cinq, brancard et matériel de survie à la main au pas de course. S'appropriant l'accidenté après quelques questions à l'entourage, ils se ruèrent sur lui pour le soulager, lui prodiguer tous les soins urgents dont il avait besoin, et pour l'évacuer à toute allure. Tout cela fut fait en un temps record, et après encore quelques interrogatoires de routine, ils repartirent tous au pas de gymnastique et démarrèrent leur camionnette dans une envolée de gyrophares et de sirènes.

Immédiatement après, les secrétaires se chargèrent instantanément de remettre de l'ordre dans le bureau de Jules Aubert, et cela fut également fait dans un temps record. Et c'est à 18 h qu'ouvriers et secrétaires repartirent tous, laissant leur PDG à sa table de travail, comme tous les soirs depuis plus de dix ans, depuis qu'en fait, le miroir se chargeait de rappeler tous les jours à son propriétaire qu'il n'y avait pas que la vie dans la vie ! Et Jules Aubert, se souvint que tout avait commencé un jour comme celui-là, alors que c'était lui qui, encore presque enfant, avait été blessé en travaillant dans l'usine, et que d'autres collègues aujourd'hui en retraite, l'avaient transporté de la même façon, sur le bureau de son père, pour que celui-ci fasse quelque chose pour lui. C'est à cette époque, qu'après un court séjour en clinique, il était revenu à la Fabrique, et que son père avait décidé de lui laisser sa place séance tenante. Et il avait pris ses fonctions en face de ce miroir qui l'intriguait, au point qu'il avait tenté de le démonter un soir, pour finir par trouver son secret.


A 20h, réfléchissant à tout cela, Jules Aubert envisagea alors la possibilité de ne pas remettre son horloge au jour d'avant pour une fois. Il se dit qu'il se devait de faire confiance au temps, à sa vie, à son destin qui ne dépendaient aucunement de ce qu'il allait ou pas s'appliquer à éviter. Le temps devait suivre son cours, et lui, il devait embrasser toute sa vie, et donc aussi sa mort.


A 20 h 30, deux policiers frappèrent à sa porte et lui dirent que l'ouvrier blessé était décédé d'un arrêt cardiaque sur la table d'opération alors que l'intervention était bénigne, mais qu'il ne fallait pas qu'il s'accuse de quoique ce soit puisque c'était une mort naturelle : son coeur avait lâché. L'ouvrier avait 44 ans depuis peu, c'était un homme seul sans enfant, et les deux flics étaient Royer et Jonnard, persuadés comme toujours de leur conclusion. Jules Aubert les reconnut aussitôt.


A 21 h, une ombre se mouvait dans le miroir qui le tira de ses réflexions et il ne la reconnut pas. Ce n'était pas celle qui venait certains soirs danser dans sa tête et devant ses yeux, comme pour lui rappeler qu'il était temps de remettre sa pendule à l'heure d'hier. Perdu dans ses pensées, il ne songea pas qu'il était en état de danger imminent. Son bureau ne s'ouvrit pas pour laisser apparaître l'écrin des aiguilles, son miroir, fenêtre sur le temps ne l'attira pas tandis qu'il s'éloignait du temps permis, mais il ne vit pas son propre enterrement dans le miroir, et rien de tout cela ne le sortit de sa torpeur pour stopper les évènements à venir, déjà aux portes de son aujourd'hui. Son changement de comportement ne le surprit pas et ne l'inquiéta pas non plus. Il était ailleurs.


A 21h 30, jouant avec les tubes d'analgésiques vides oubliés par les pompiers venus embarquer son employé blessé, tout en méditant sur les évènements, Jules Aubert s'endormit sur sa table de travail comme il ne l'avait plus fait depuis qu'il était tout petit, après qu'une énorme journée de travail l'ait vu courir en tous sens dans la Fabrique, et il oublia donc de remettre sa vie entre les mains de son miroir. Mais il laissa un mot signé de sa main donnant la Fabrique à chacun de ses ouvriers à parts égales pour le cas où il lui arriverait, un jour, quelque chose.
Son testament était daté du 16 janvier 2011 à 7 h 30 du matin.






Fin




Michèle Schibeny

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Dernière édition par Michèle Schibeny le Jeu 29 Sep - 9:44, édité 1 fois
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fripou

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MessageSujet: Re: GAGNER LA VIE   Lun 29 Nov - 6:47

Décidemment j'adore ton imaginaire. La vie, la mort, tout se mélange. On peut mourir d'être à demi vivant et vivre de se croire déjà mort.
Aie, aie, suis accro... afro
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Michèle Schibeny
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MessageSujet: Re: GAGNER LA VIE   Lun 29 Nov - 18:45







Very Happy


Je suis super contente que tu sois accro !!!!

Merciiiiiiiii

J'ai encore plein de trucs à écrire !!




:bi: :bi: :bi:







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MessageSujet: Re: GAGNER LA VIE   

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