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 AVEC LA LANGUE

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Michèle Schibeny
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MessageSujet: AVEC LA LANGUE   Lun 6 Déc - 0:43












Avec la langue





Les messages tombaient avec une précision de métronome dans ma boîte d'e-mail. En l'espace de trente minutes il y en eut plus de deux cents à lire et cela n'arrêtait plus. Ils venaient de partout d'après ce que je pouvais voir des adresses, et sûrement que je ne pourrais pas en lire un bon nombre faute de savoir suffisamment bien l'Anglais.

A minuit ma boîte mails buggua et n'accepta plus rien. Je n'entendais plus que la voix de l'ordinateur m'informant d'une arrivée, mais cette arrivée de mail était invisible pour le moment ; il fallait que je lise et vire d'abord les deux mille deux cents autres courriels reçus et ma fébrilité me retardait considérablement.

J'eus beau tout éplucher en vitesse sans ouvrir, il n'y avait pas le sien.





Martine NOEL ouvrit ses yeux à 10 h bien précisément, et repoussa illico, le grand drap blanc, souple et frais qui la recouvrait toute. Elle s'assit au bord du lit et posa ses deux pieds par terre, penchée en avant, ses cheveux longs et noirs cachant tout son visage, sa vision encore floue, et elle attendit que le léger vertige qu'elle avait tous les matins se calme avant de se lever tout à fait. Elle avait 50 ans ce matin, et elle était toujours toute seule dans son grand lit à deux places, qu'elle avait acheté il y a plus de dix ans pour forcer le destin à lui trouver l'amour de sa vie et pour occuper cette deuxième place inutile. Et elle l'avait trouvé, tout juste ce jour là. Il lui avait vendu son matelas...

Il avait essayé de lui refiler un sommier en plus, en bon commercial qu'il était, et une garantie supplémentaire jusqu'à la porte du magasin, alors qu'elle lui avait déjà dit plusieurs fois qu'il n'en était pas question en riant. Sans se décourager, il avait trouvé mille prétextes pour la retenir en lui proposant de voir le reste de son très beau magasin situé à Colmar, dans l'une des rues principales du centre ville, recouvert de neige en ce début du mois de décembre 1985, ce qui ne suffisait pas à lui amener des clients ou des clientes du reste.

Se laissant faire un peu, Martine avait alors écouté ses boniments et flatteries excessives, en souriant par devers elle, de voir un si beau, grand et jeune homme d'affaires lui faire son étrange et amusante cour un peu déplacée. Mais cela ne lui arrivait pas souvent et la mit en joie sans qu'elle s'en aperçoive.

Non content d'avoir vendu un matelas, il vint le livrer lui-même. Et là, elle s'aperçut qu'il était fort musclé sous son t-shirt vert pomme à l'effigie de son magasin. Toujours tout sourire, il embarqua son vieux matelas en deux temps, trois mouvements, puis remontant pour installer correctement le nouveau, il se jeta dessus en s'allongeant une fois que cela fut fait, et il lui avait tendu un bras pour qu'elle fasse de même, comme s'il n'y avait rien de plus normal que d'essayer un lit avec un vendeur de matelas.

Hésitante, elle avait saisi sa main et s'était laissée aller également à ce jeu, car les yeux de Pierre étaient d'une parfaite candeur. Et fermant les yeux un instant, là, à côté de lui, elle s'était dit qu'il était le garçon le plus formidable qu'elle ait jamais rencontré malgré son extrême jeunesse. Il avait gardé sa main tout le temps dans la sienne, il l'avait serrée même, comme pour sceller une complicité inconnue entre eux, puis il lui avait dit le plus sérieusement du monde qu'il adorerait réessayer plus tard ce matelas avec elle. Elle ne prit pas au sérieux cette proposition, mais dès le lendemain, elle avait commencé à l'attendre, et les fils noués si fragilement entre eux pendant ces quelques instants avaient commencé à grandir et forcir inconsidérément. Et comme tous les matins depuis lors, c'est à lui seul qu'elle pensait.

Martine finit par retrouver suffisamment de stabilité pour se lever tout à fait, et se dirigea lentement vers sa salle de bain pour se rafraîchir un peu. Elle n'avait pas à aller au bureau ce matin car elle avait pris congé pour son anniversaire. Elle ne savait pas pourquoi elle avait fait cela puisqu'elle ne l'avait jamais fait auparavant, mais elle avait besoin d'une pause, dont elle n'avait pas su, jusqu'à la veille au soir, ce qu'elle en ferait.


- Bonjour Martine, c'est Pierre dit le téléphone à 10 h 30 bien précise dix ans jour pour jour après leurs incroyables deux premières fois.
- Habille-toi je viens te chercher dans dix minutes ; et il raccrocha.
Interloquée, je restais avec le téléphone collé à l'oreille encore quelques secondes après qu'il eut raccroché. Puis, prenant conscience de ce qui arrivait, je me jetais sous la douche et devant l'armoire de ma chambre pour choisir une tenue. Plus que deux minutes pour être inoubliable ! " C'est mission impossible " me dis-je !
Alors j'enfilais n'importe quoi pour être au moins habillée quand il arriverait. Après coup, je m'aperçus qu'il s'agissait d'un jean et d'un pull angora blanc et crème duveteux très seyant . Je courus dans la salle de bain pour brosser mes cheveux qui s'envolaient électrisés en tous sens, et déposais un peu de rose sur mes lèvres, de noir sur mes cils et un peu de parfum au creux de mon cou et à mes poignets comme d'habitude.

Prête en un temps record et la sonnette ne me tirant pas de ma rêvasserie, je restais devant le miroir sans bouger, mes yeux plongés dans leur reflet, immobile, les mains posées sur le lavabo. " Que se passe-t-il ? " me dis-je soudain.
"Pourquoi tout ça ? Est-ce que je deviens folle ou quoi ? "

Puis je regardais ma montre et m'aperçus qu'il avait déjà dix minutes de retard sans que cela ne m'alarma : cela faisait dix ans que je ne l'avais vu. Et ainsi de suite toutes les cinq ou dix minutes, mais de plus en plus fébrile et inquiète. Au bout d'une heure, des larmes intarissables commencèrent à rouler sur mes joues, et quand ma montre afficha 12 H 30, j'éclatais en sanglots en me jetant sur mon lit la tête dans l'oreiller pour étouffer les bruits de mon idiote douleur. Vers 16 h je me remis debout doucement en reniflant, les paupières congestionnées et m'assis derrière mon ordinateur, désoeuvrée, pour entreprendre d'ouvrir et lire tous les messages que j'avais reçus la veille.

Je leur avais dit dans un mail rapide, à tous ceux qui emplissaient mon carnet d'adresse, qu'il devait bien y avoir parmi eux, un type suffisamment désespéré, pour s'offrir à moi gratuitement en cadeau d'anniversaire pour le lendemain ! Cette proposition unique et sans engagement bien entendu, dépendrait de la façon dont ils me décriraient comment ils embrassaient avec la langue.

Douze heures plus tard, j'avais très exactement trois milles rigolos qui me l'expliquaient avec force détails !
" Ah ils étaient doués les mecs " rigolais-je en moi-même devant l'énormité de ce que j'avais fait ! Mais il fallait bien s'amuser un peu, à défaut de trouver l'amour de sa vie non ? J'avais un demi siècle de retard pour m'amuser, et j'étais libre comme l'air, donc j'avais tout loisir de faire ce que je voulais.

Le premier mail que j'ouvris ne m'expliqua rien du tout, mais les photos étaient éloquentes bien qu'elles ne traitent pas du baiser mais de baiser ... Je m'y attendais aussi.
Le deuxième mail s'était pris au jeu mais en deux lignes au français précaire ... " Trop fort ! " me dis-je ! " Et il s'imagine que je vais lui céder après seulement ça ?! LOL... LOL ... et re LOL ... " pouffais-je. Le troisième mail me proposait un tour dans un des bois environnants, pour "essayer au lieu de bavasser"... Le quatrième faisait semblant d'être le parfait gentleman que toutes les femmes attendent alors que lui n'attend rien, comblé qu'il serait dans sa vie extra. Le cinquième m'insulta puisque je semblais être la pire des nymphomanes. Le sixième ... le sixième se moqua de moi : " comment pouvait-on être seule aujourd'hui avec tous les sites de rencontres, et aussi sotte pour ne pas savoir décrocher un rancart d'un soir ! " m'avait-il dit comme si j'étais la dernière des abruties. Le septième ... le septième voulait divorcer pour moi, tout de suite ... oui tout de suite ... ma photo lui plaisait ... la sienne n'était pas mal non plus ...
Et ainsi de suite, je lus, je ris, je pleurais, je m'énervais, passant d'un mail à l'autre sans trouver quoique ce soit de passionnant qui me rapproche de l'un ou de l'autre. " Comment faisais-je pour être aussi difficile ! " me demandais-je incrédule.

Au final, ils savaient tous embrasser avec la langue bien sur et bien plus encore. Je les croyais sur parole cela va de soi. Et cela je le savais bien entendu. J'y mis le temps, mais je l'ai lus tous, les uns après les autres, sans exception ; parfois en diagonale, parfois juste quelques mots, parfois je relisais un mail accrocheur. J'aurais pu en faire un livre tellement ils étaient disparates, fous, osés, humiliants ou douloureux d'exposer ainsi chacun leurs misères, leurs désirs, leurs peurs, leurs soifs, leurs manques d'amour bien de notre temps et tellement similaires à mes manques à moi. Ils faisaient les malins, pensaient me snobber, et au bout du compte ils étaient tous pareils à moi. C'était à la fois très triste et très grave. Mais, de lui, il n'y avait pas de mail. Il n'avait pas écrit. Il avait téléphoné, puis il n'était pas venu. Et cela faisait mal. Il était d'ailleurs idiot de penser qu'il viendrait ou qu'il s'intéresserait à moi après dix ans de silence total. Où étais-je donc aller chercher pareille ineptie ? La réalité c'est que je n'espérais déjà plus qu'il viendrait. C'était tellement hors de tout bon sens. Pourquoi se serait-il précipité alors qu'on ne s'était jamais plus rencontré ou parlé depuis l'achat du matelas ?

Puis vers 19 h, épuisée de la lecture de tous ces mails, je décidais d'appeler ma meilleure amie pour qu'on se fasse un ciné à domicile ou en ville.
- Je croyais que tu n'allais jamais m'appeler ! dit Marielle ma copine d'enfance.
- Cela fait trois heures que je cherche à te joindre et que tu ne réponds pas, m'entendis-je grondée sur le ton de l'engueulade en règle, comme elle en avait si souvent le ton pour me signifier qu'elle tenait à moi. " Tu croyais pouvoir m'échapper le jour de ton anniversaire, c'est ça ? " dit-elle en éclatant de rire. " Tu me connais mal ! Rapplique ici vite fait avant que je ne t'engueule pour de bon si tu tiens à la vie ! Si à 20 h tu n'es pas là, je dépêche des chiens pour t'amener ! Grouille ! " continua-t-elle toujours aussi expressive en raccrochant brusquement d'un geste sans réplique. A cela, j'obtempérais bien évidemment, sachant qu'elle ne se gênerait pas pour m'engueuler le jour de mes 50 ans, pour le plaisir évident que je me rappelle mieux qu'elle était mon amie et qu'elle avait donc tous les droits, ce que je lui accordais volontiers.

Laissant mon ordi plein de mails allumé, et le lit et ma chambre en bazar, les journaux qui traînaient à terre près du canapé, et la vaisselle sale dans l'évier, je re filais dans la salle de bain remettre de l'ordre dans la plus moche tenue que j'avais mise pour sortir ces vingt dernières, croyais-je. Re-rouge-à-lèvres, re-parfum de ci-delà, re-mascara, et je m'enfuis en tirant la chasse d'eau derrière moi sans un regard cette fois pour l'allure que je pouvais avoir, ni la révolution que j'avais faite dans la salle de bains comme ailleurs dans la maison en une seule journée de congé.

Le taxi tout pimpant et briqué que j'avais commandé était bien sage en bas à m'attendre quand je descendis au bout de quelques minutes. Je le laissais me conduire chez Marielle la tête dans les nuages, pas vraiment moi-même il faut bien le dire. Les fêtes chez mon amie était toujours très simples, alors je n'avais pas d'extravagances à craindre. Sa famille, ses voisins peut-être, quelques célibataires, puisqu'elle adorait me soumettre à cette épreuve à laquelle j'étais parfaitement habituée et puis voilà, rien de bien nouveau sous le soleil. Une petite fête familiale ne fait jamais de mal, " mais pas forcément de bien ... " me dis-je en moi-même sans le vouloir.

Je payai le taxi sans regarder le chauffeur, et précautionneuse sur mes talons trop hauts, folie que j'avais faite pour fêter mon anniversaire une semaine auparavant, je me dirigeais vers l'entrée de l'immeuble de Marielle. Le sol était brillant parce qu'il avait plu toute la journée et la nuit se reflétait dedans, offrant un superbe tapis bleu nuit à la porte d'entrée de la résidence de mon amie. La grande porte vitrée en alu doré laissait passer la lumière jaune pâle si accueillante de la cage d'escalier. Le sol de marbre miel miroitait comme un lac d'or. Les glaces de l'entrée s'ouvraient sur la nuit étoilée qu'elles imitaient fidèlement, et la lumière s'éteint subitement alors que je poussais la porte qui s'ouvrit sans besoin du code pour pénétrer dans le lieu. Connaissant l'endroit parfaitement bien, je ne cherchais pas l'interrupteur de la minuterie, et me dirigeais dans la nuit droit vers l'angle droit de la cage d'escalier pour prendre l'ascenseur et monter au 4eme étage.

Quand la porte s'ouvrit sur une cage d'ascenseur également noire, j'eus un instant de recul, me rappelant tous ces films d'horreur que j'adorais durant ma jeunesse et qui m'étaient devenus parfaitement insupportables en vieillissant. Mais, courageuse, je fis un pas en avant pour y pénétrer tout de même, quand un bras souple enserra ma taille, et m'attira doucement mais sûrement, au fond de l'ascenseur sans un mot. Je n'esquissais pas même un cri d'étonnement, comme conditionnée par la douceur et la chaleur de ce bras inconnu si autoritaire.


- Alors tu voulais savoir comment j'embrasse avec la langue ? me murmura-t-il à l'oreille doucement en bloquant l'ascenseur.
- Tu veux, avant ou après les préliminaires ? Avant ou après que je te dépose sur notre nouveau matelas ?

Je sursautais à cette évocation en essayant de me libérer des bras de cet homme qui m'avait bizarrement d'abord inspiré confiance. Sans que j'aie le temps de bredouiller quoique ce soit, il écrasa mes lèvres des siennes, s'appuyant de tout le poids de son corps sur moi. Il n'utilisa pas sa langue. Mais ses mains oui. Oui, je peux en attester. Affolée de ne savoir exactement qui était avec moi dans l'ascenseur et ce qu'il désirait réellement, je me débattis sans succès pour lui échapper.

- Chut ... dit-il mystérieux, doux et inquiétant.

Quand je me fus enfin calmée, il appuya sur le bouton pour que l'ascenseur grimpe dans les étages. Et il me laissa sans que je puisse voir son visage à l'étage de Marielle plongé lui aussi dans une nuit complète. L'ascenseur referma ses portes et se propulsa à un autre étage que je surveillais des yeux, à la fixité de la lumière des boutons ; et je le vis s'arrêter trois étages plus haut sans savoir ce qu'il fallait que je fasse de, poursuivre cet homme pour savoir qui il était, ou de m'enfuir à toutes jambes.

Détournant les yeux pour m'arracher à l'envie d'aller voir là-haut de quoi il retournait, préoccupée, je sonnais chez Marielle mais elle ne m'ouvrit pas. Aucun bruit ne filtrait de son appartement et cela m'étonna fortement. Cherchant l'interrupteur cette fois, je vérifiais que j'étais bien à son étage et devant sa porte, et sonnais encore et machinalement une bonne dizaine de fois sans succès. Alors, je fis demi-tour vers l'ascenseur, pensive, et ressortis de l'immeuble.

Me disant qu'elle avait dû aller faire quelques courses, je m'assis sur un des murets qui bordaient l'allée de son entrée et l'attendis une quinzaine de minutes avant que tout cela ne me paraisse complètement fou. Elle ne faisait jamais ce genre de truc. Prévoyante comme elle était, elle n'oubliait jamais rien et ne ressortait jamais après que la nuit fut tombée ; et même si par mégarde il lui manquait quelque chose, elle décidait de s'en passer. Il faut dire qu'elle était un peu trouillarde sur les bords malgré ses grands airs de maîtresse-femme.
" Où pouvait-elle donc bien être ? " me dis-je torturée à l'idée que l'homme de l'ascenseur ait pu lui faire du mal par ma faute. Avais-je déclenché sans le vouloir l'appétit sexuel de tous les cinglés à la ronde ayant fini par trouver où nous logions ? Cela me semblait bien impossible, mais je savais qu'on était bien plus surveillé qu'on ne le pensait en général. Je décidais donc d'attendre encore un peu avant de décider quoique ce soit.

La rue était déserte parce qu'on était un vendredi soir hivernal et que les gens rentraient chez eux pour préparer un futur week-end rempli d'une multitude d'obligations que je leur enviais depuis toujours : partir à la montagne ensemble, faire des courses en famille, faire réciter leurs leçons aux enfants, faire la grasse matinée du samedi et du dimanche, prendre le petit déjeuner au lit, aller chez ses parents ou beaux-parents pour des repas familiaux interminables et houleux, faire du jogging ou un ciné à deux en amoureux ou à quatre avec la progéniture désirée mais encombrante, etc.. Oui tout cela me manquait, comment le nier, mais heureusement j'avais Marielle, mon amie célibataire convaincue, qui m'aidait à supporter tout cela, sinon je ne sais ce que je serais devenue.

Ma montre indiqua 21 h 30 quand je sortis de mes constatations inutiles sur ma solitude, et je fus soudain paniquée de n'avoir pas plus de nouvelle de mon amie. Pour une fois où cela aurait pu enfin m'être utile, j'avais malheureusement oublié d'emporter mon téléphone portable, car ce gadget n'était pas vraiment de ma génération et je l'oubliais la plupart du temps sur un coin de meuble. Je décidais donc de retourner à son étage et je tambourinais au panneau de bois pendant plusieurs minutes toujours sans succès, et sans que cela ameute qui que ce soit d'ailleurs. Alors je décidai d'aller voir au 7eme étage si l'homme que j'avais croisé dans l'ascenseur aurait pu m'aider ou me répondre. Pourquoi lui ? Je ne saurais le dire, sinon que je ne connaissais personne d'autre dans cette tour où je ne rencontrais jamais personne habituellement.

Sachant que l'homme que j'avais croisé plus tôt était là sans que je sache son nom, je sonnais à toutes les sonnettes du palier en même temps (il y en avait trois), étant sure qu'on allait bien finir par me répondre, mais il n'en fut rien. Après trois essais à chacune d'elles, je secouais énergiquement les poignets les unes après les autres, quand une céda, et que la porte s'ouvrit sur un appartement plongé dans le noir total. Ma main tâtonna à droite à la recherche d'un interrupteur et je ne le trouvais pas. Alors, poussée par je ne sais quelle folie ou idiotie, j'entrais et refermais la porte derrière moi sans un bruit et sans savoir pourquoi, sinon peut-être pour me protéger de toute agression venant de l'extérieur ? Je ne le sais pas. Je longeais le couloir en me tenant au mur par précaution, quand je débouchais sur une grande pièce qui ressemblait à une salle-à-manger vide dont les persiennes étaient grandes ouvertes. Les réverbères maintenant me permettaient de bien voir qu'il n'y avait aucun meuble. Les autres pièces que je découvris au fur et à mesure s'avérèrent aussi peu intéressantes. Alors je retournais dans le salon, quand je butai contre un objet mou à terre que j'auscultais soupçonneuse et haletante du bout de mon escarpin pointu.

" Pas plus haut et mou qu'un matelas ? Cela avait tout d'un matelas enveloppé dans son plastique d'origine posé à même le sol " me dis-je circonspecte en m'asseyant dessus. L'appartement étant vide, il était fort probable que personne ne viendrait d'ici demain, alors je m'installais en me disant que ce serait mieux pour attendre Marielle, que le trottoir noir et froid.

Dans la rue aucune voiture, aucun bus de passage, pas de passant et pas plus de signe de vie dans l'immeuble ou dans la cage d'escaliers. Alors je m'allongeais sur le matelas pour attendre encore un peu avant de rentrer chez moi. L'appartement était chauffé comme s'il était habité et il y faisait vraiment bon. Il y aurait eu la télé que je l'aurais allumée et me serait installée devant tout comme chez moi, mais il n'y avait pas de récepteur, alors je m'endormis d'un coup en me recroquevillant sur moi-même à force de surveiller des bruits qui ne venaient pas.

Durant la nuit, des silhouettes et des chuchotements troublèrent mon sommeil mais sans me réveiller pour autant. Tout contre moi, je rêvais que quelqu'un s'était allongé, adoptant la même position que moi en chien de fusil, ses bras m'enlaçant, et cela suffit à me garder dans un sommeil ouaté et jouissif. Je ne bougeais pas, et pourtant des bras et des mains me caressaient doucement j'en étais sure. Puis dans mon rêve, une langue entreprenante, persuasive et sensuelle entrouvrit mes lèvres abandonnées et pénétra dans ma bouche pour se mêler à mon souffle sans que je puisse lui répondre. Et cela me tira de mon sommeil d'un coup et je me redressais sur mon lit de fortune agitée et bouleversée.


Je m'aperçus alors qu'on m'avait couverte d'un grand plaid confortable et que dessous je n'étais pas seule. Quelqu'un était allongé à côté de moi et il dormait toujours d'un sommeil très profond. Je ne voyais rien de ses traits, mais le creux du matelas nous portait l'un vers l'autre inexorablement. " Avais-je squatté le lit d'un SDF malgré moi ? " me dis-je horrifiée ; pourtant tout semblait parfaitement en ordre dans cet appartement et cet homme ne sentait ni l'alcool, ni la saleté. " Pourquoi ne m'avait-il pas chassée si j'avais pris son abri ? Pourquoi n'avait-il pas abusé de moi ? Pourquoi dormait-il si profondément alors que je n'avais pas cessé de faire des rêves étranges ? ". Je ne savais plus si je devais rester ou partir, et encore moins comment le faire en douce, pour ne pas être confrontée à un inconnu dont je ne connaissais pas les réactions. Détachant insensiblement mon corps du sien, je m'éloignais du creux pour rejoindre la berge du matelas plus sure, attendant de pouvoir tomber par dessus bord pour m'enfuir à toutes jambes. Mon sac était toujours à côté de moi et il n'avait semble-t-il pas été fouillé, cela était très étonnant. Petit à petit j'atteignis le sol sans bruit, prête à me relever en m'appuyant sur mes deux mains sans bruit, quand sa main vint brutalement saisir un de mes poignets pour me ramener tout contre lui sans qu'aucun mot ne sorte de ses lèvres et qu'il fasse d'autres mouvements.


Apeurée, je me laissais faire le coeur battant, tandis que volontairement ou pas, je n'aurais pu le dire, il m'empêchait de m'enfuir de tout son poids. Incapable de faire un geste, et épouvantée de ce qu'il pourrait faire s'il était vraiment éveillé, je ne me manifestais pas d'avantage et me laissais de nouveau envahir bien malgré moi par le bien être et la chaleur de son corps, et je me rendormis presque'aussitôt.

Quand je rouvrais doucement les yeux le lendemain, éblouie par le soleil du matin, je ne reconnus pas le lieu autour de moi. Ce que j'avais pris pour un appartement abandonné, était un loft tout blanc et très agréablement aménagé de meubles également blancs. On ne voyait pas plus les meubles en plein jour qu'en pleine nuit parce qu'ils étaient très peu nombreux, très bas et se fondaient presque dans les murs. Le parquet était de teck lisse et brun chaud. Il n'y avait que quelques bibelots au design le plus pur et le blanc était la couleur maîtresse des lieux. Les fenêtres collées les unes aux autres n'étaient pas protégées par des rideaux lourds, mais par des voiles écrus flottant au vent. Un canapé et des fauteuils blancs occupaient un angle de la pièce et une plante verte surplombait gracieusement l'ensemble. Des livres graciles, étaient rangés tout autour des poutres soutenant le plafond, et ce qui semblait primer dans cette atmosphère, c'était la sérénité et la volupté. Un tel intérieur ne pouvait qu'intriguer profondément et poser questions sur l'occupant des lieux. Or, celui-ci était à nouveau invisible. A côté de moi, il avait posé un petit déjeuner copieux et bio qu'on avait plaisir et bonheur rien qu'à regarder. Repoussant le plaid écru, je me levais pour re visiter les lieux de jour, et m'aperçus que tout l'appartement était sublime, aussi me demandais-je intriguée, comment on pouvait occuper si bien l'espace sans lui infliger nos propres contraintes matérielles avec autant de talent. Ce cocon ressemblait à une plage de sable blanc où des brins d'herbe auraient poussés à quelques endroits sans que personne ne l'interdise. Il n'y avait rien pour alourdir l'ambiance, rien pour l'étriquer, et pourtant cela semblait être le plus beau et le plus spacieux des paradis du monde, là en plein centre de Colmar, à quelques minutes de mon amie qui m'avait apparemment posé un lapin.

Après un tour à la salle de bains, je me réinstallais dans le lit pour prendre ce petit déjeuner si minutieusement préparé et le déguster, puis je me levais pour partir et rentrer chez moi.

Toute la journée du samedi je vaquais à mes occupations. Je rangeais mon intérieur à moi qui me parut soudain si étriqué et si quelconque, mais qu'il fallait bien remettre un peu en ordre de temps à autre. Je fis des courses, je relus mes anciens mails ainsi que les nouveaux arrivés. Puis tranquillement, au fur et à mesure que les heures du soir arrivaient, je me préparais pour sortir sans avoir échafaudé aucun plan. Je me fis couler un bain parfumé et y restais une bonne heure. Je choisis tranquillement cette fois une tenue agréable et l'enfilai comme une seconde peau sans aucune précipitation pour courir à un rendez-vous qu'on ne m'avait pas donné.


Quand le taxi klaxonna d'un coup bref vers 21 h pour me signaler sa présence, je pris gaiement mon sac, j'éteignis toutes les lumières, et descendis en courant les escaliers. Il me déposa comme le soir d'avant devant chez Marielle à 21 h 30, mais celle-ci ne savait pas que je devais passer. Mes talons hauts claquèrent sur le sol sec et froid de l'allée de l'immeuble menant à la porte d'entrée que je poussais, sure, qu'elle serait ouverte malgré le digicode, et elle l'était. Sans allumer, j'entrais dans le hall, pris à droite le couloir pour prendre là l'ascenseur qui m'attendait portes fermées. Quand j'appuyai sur le bouton d'ouverture des portes, aucune lumière n'éclaira l'homme qui, comme la veille, m'attira contre lui dans le fond de l'habitacle pour m'embrasser passionnément. Il bloqua l'ascenseur quelques minutes qui parurent des heures, puis relâchant sa pression sur le bouton de la porte et sur mon corps, il nous entraîna à l'étage sans un mot. Arrivé au 7eme, il me tira doucement vers l'extérieur et me laissa sur le palier pour repartir vers les étages inférieurs.


Ne sachant pas très bien ce que je devais faire, j'entrais par la porte que j'avais empruntée la veille, et pénétrais dans l'appartement noir et tiède qui semblait m'attendre. Il n'y avait toujours pas de lumière et je n'avais donc rien d'autre à faire qu'attendre qu'il revienne. Les reliefs du petit déjeuner du matin avaient disparu, et le lit était refait de frais. Les coussins bombés n'attendaient que nos têtes, et deux fleurs avaient été posées dans un minuscule vase blanc de mon côté du lit. Tranquillement je me déshabillais, comme si je n'avais attendu que cela toute la journée, et me glissais sous les draps, ma main posée sur la place encore vide à côté de moi, attendant qu'un miracle vienne la remplir de celui que j'attendais.


Et dans la nuit le miracle arriva une fois encore. L'homme de l'acsenseur reposait à côté de moi paisiblement, remplissant considérablement sa moitié de lit. Le savoir là me tranquillisa tant, que je l'enveloppais cette fois moi-même de mes bras, jusqu'au matin sans qu'il me repousse de la nuit.

Le lendemain matin le scénario fut le même. Même petit déjeuner seule à seule avec ma nuit pendant qu'il était parti je ne sais où, mêmes préparatifs, même attente, même rencontre, même complicité, même douceur silencieuse. Alors, pendant les mois qui suivirent nous fîmes de même tous les deux. Il ne disait rien, il ne me demandait rien, et m'attendait, pour m'entraîner là où il voulait que je sois, mais où il ne voulait me retenir contre mon gré. Et tous les jours je fus à notre rendez-vous tout comme lui, et ne lui demandais pas plus que ce qu'il m'offrait. Sa totale confiance en moi et sa disponibilité ne cessaient de m'éblouir. Et mes fantaisies, mes sentiments et ma constance semblaient le combler totalement aussi, et sans mot nous le savions. Fallait-il donc le dire pour que cela existe vraiment ? Ou bien cela disparaîtrait-il subitement que l'on montre du doigt le Miracle ? De peur, nous n'avons rien fait. Nous ne nous sommes rien raconté d'avant. Nous ne nous sommes pas mis à étudier la question, à prévoir, à essayer de savoir, de comprendre ou d'expliquer. Nous n'avons rien fait que de continuer de vivre de ce miracle. Et si, parfois je m'aventurais le midi chez lui à l'heure de ma pause déjeuner, il y venait toujours aussi comme par enchantement, et tout était tout aussi spécial de plein jour que de nuit.



Avec la langue, parfois on fait, et parfois on défait m'avait-il dit un jour, et j'avais compris le message. Nul besoin de promesses entre nous, de cocon ou de révélations. Qu'il soit là et moi aussi voulait tout dire. Et c'est ainsi qu'heureux, nous vécûmes nous, jusqu'à ce que la mort ose nous séparer, ce à quoi elle ne se risqua pas.


Fin





Michèle Schibeny

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Dernière édition par Michèle Schibeny le Jeu 29 Sep - 9:42, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: AVEC LA LANGUE   Lun 6 Déc - 5:56

Toujours cette même solitude qui pourrait paniquer mais qui finit par s'apprivoiser dans le rêve...
Vais être à la bourre par ta faute. Peux pas me déscotcher quand je commence... afro:taim:
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Michèle Schibeny
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MessageSujet: Re: AVEC LA LANGUE   Lun 6 Déc - 7:32






Merciiiiii toi !!

Tu as du mérite de lire tout cela si tôt le matin !!

Gros bisoussssssss



:Tendrezz:







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AVEC LA LANGUE
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