Un conte....
Ce matin là , la grotte était encore endormie et Oumph n’entendait que les respirations , grognements et soupirs de ses compagnons étendus dans les postures du sommeil . Mû par les nécessites du corps , Oumph se lève , sur la pointe des pieds il se dirige vers la sortie , soulève les peaux de bêtes qui ferment l’entrée de leur refuge et le voila dehors , sous le ciel . Le paysage était comme la veille , les arbres et rochers à la même place . Quelques pas , il s’arrête et absorbe de tous ses sens l’air du petit matin.
Soudain face à lui , il se produit un changement , imperceptible mais bien réel . La ligne des crêtes devant lui est comme éclairée de l’arrière et se découpe en un relief lumineux , mélangeant les ors et azurs , et plongeant la face non éclairée de la colline dans un noir qui se dégrade vers le haut . Stupéfait, ému , Oumph reste figé devant ce qui s’offre à ses yeux . Une lueur plus vive , plus vaste envahit le paysage , des reflets incandescents lèchent les reliefs et le soleil commence une vigoureuse ascension . Si il avait eu les mots il aurait dit « que c’est beau », mais comme il n’en disposait pas il se borna à le penser très fort .
Animé par le besoin de confier cette émotion au reste de la tribu il rentre à la grotte , avec force gestes et grognements il tente d’expliquer à ses camarades encore ensommeillés le prodige auquel il venait d’assister . Certains l’accueillent avec des ricanements « c’est bien Oumph , toujours à se faire remarquer » , d’autres avec intérêt « dis comment c’était? » . Il saisit un charbon de bois du feu de la veille , trace au sol un dessin maladroit pour tenter de matérialiser sa vision , devant l’incompréhension des autres il leur fait signe de le suivre . Quelques uns se lèvent « allez montre nous ça » et un petit groupe va constater ce qu’il en est . Que voient ils ? Le paysage d’hier , le jour est levé , il va même faire beau , en tout cas aucune raison de s’émouvoir.
Oumph est un peu déçu , pourtant il n’a pas rêvé , un prodige s’est accompli devant SES yeux , il l’a vu ! Et la journée se passe , chasse , pêche , sieste , chamailleries .... Le lendemain matin Oumph de nouveau sur la pointe des pieds se faufile et rejoint la sortie . Là rien , le jour est levé le même soleil qu’hier chauffe la colline . Déçu , en proie au doute il rentre sous les moqueries . Mais reste au sol son dessin , preuve que ce n’était pas une illusion . Il savait avec certitude que le soleil était arrivé derrière la colline . Le surlendemain le petit Arghh l’accompagna pour assister au miracle , mais encore point de miracle et comme Arghh aimait bien Oumph , pour lui faire plaisir, il se mit à croire au phénomène. Puis l’histoire fit le tour des montagnes et de tribu en tribu on parlait du « prodige d’Oumph » pour en rire ou le maudire (ou y croire) . Certaines fois on demandait à Oumph de refaire le dessin , d’autre fois Arghh racontait avec force gestes ce que Oumph avait décrit . D’autres relayèrent le récit et bientôt dans les tribus il y eut deux clans , les adeptes de la vision d’Oumph et les sceptiques , ceux qui maudissaient et ceux qui adhéraient . Des groupes se formaient pour assister à l’accomplissement de ce qui était devenu une « prophétie »(le soleil se lèvera) , d’autres groupes lançaient des pierres aux disciples d’Oumph . En réalité tous attendaient la même chose , seules les voies étaient différentes . Le dessin du départ avait été conservé pieusement mais les pas , le temps l’avait fait pâlir , on l’avait donc redessiné avec d’autres moyens, l’artiste du moment guidé par son inspiration ajoutant un trait , une courbe , de la couleur quand il en disposait . D’autres furieusement effaçaient le dessin , on le refaisait alors de mémoire sentant bien qu’il fallait conserver ce souvenir qui fondait la descendance d’Oumph le prophète . Des gardiens du dessin veillaient farouchement sur l’oeuvre, punissant durement ceux qui mettaient en doute l’authenticité de la représentation du prodige d’Oumph le prophète , eux même parfois étaient massacrés par les partisans du doute .
Vraiement du doute ? Ne croyaient ils pas tous à la même chose , à l’inéluctabilité de la course du soleil ? Et le message vaille que vaille traversa les millénaires , vint l’époque de l’écriture et l’on réecrivit la prophétie d’Oumph , mais des gardiens de la loi donnèrent des indications précises sur le contenu du message et Oumph aurait été bien en peine de retrouver ce qu’il avait ressenti ce matin là . Un clan dissident se forma qui massacra allègrement les gardiens du message , les rescapés rejoinrent alors la clandestinité , reprirent des forces et se vengèrent sans mesure dès que possible . Tous partageaient le message d’Oumph mais aucun ne le lisait de la même manière . Qu’en penser ? Fragilité du témoignage ? Force du témoignage ? Aléas de la transmission ? Aléas de la compréhension ? Pauvre Oumph , heureux d’assister au lever du soleil , heureux de vouloir partager cette émotion , il n’avait rien voulu de tout ça et s’était trouvé promu au rang de prophète alors que c’était si beau de voir un jour s’annoncer .
Je dédie ces quelques lignes à Oumph et à ses descendants !