Poèmes, Photographies, Infographies, Peintures et Créations de Michèle Schibeny
 
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 TOILE VIERGE

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Michèle Schibeny
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MessageSujet: TOILE VIERGE   Dim 28 Juil - 21:01













Toile vierge











Une araignée minuscule choisit soudain de tomber pile poil devant mon nez et de se poser sur le clavier de mon ordinateur sur la touche X. Peut-être se croyait-elle en terrain connu, la lettre de l'alphabet ressemblant à s'y méprendre à la petite bête surgi de nulle part qui avait décidé de me distraire un instant de ma liste de courriels tous plus inutiles les uns que les autres et que je déversais en un temps record dans la poubelle. "L'ennui c'est que je n'aime pas les araignées ! Ni les petites, ni les grosses !" lui dis-je lui faisant les gros yeux pour la prévenir du pire.


Tapant donc furieusement du doigt sur la touche X pour chasser l'importune, voire lui faire payer le dérangement causé en l'écrasant entre le W et le C, ou bien entre le D et le S de m'y reprendre en plusieurs fois, je ne fis que me retrouver, comme par magie, tout en la perdant de vue, sur une page blanche et accueillante de mon logiciel de traitement de texte que je n'avais pas choisi mais qui avait décidé de s'ouvrir sous le coup de pouce de mon index intempestif. L'airaignée avait disparu, et j'écartais son fil qui me pendait devant le nez d'un geste agacé. Et là ? Ecrire ? Et là qu'écrire ! Que faire ? Pourquoi le faire ? Pourquoi l'écrire ? Etait-ce un signe ? D'en haut ? C'était pas bien le blanc tout bien blanc dites ?



J'étais à la vérité tentée simultanément par toutes sortes d'autres touches et fonctions de mon clavier, et aussi par toutes les icônes de mon bureau qui me distrayaient de ma tache ou du moins reculait le moment où il faudrait bien que je fasse quelque chose de ce temps immense et vierge que je m'accordais chaque jour à la même heure devant mon ordi telle une dope nécessaire. Ainsi, avec audace, je lançais un "Bonjour Toi !" à un ami soudain connecté sur Skype le très fameux et connu logiciel de communication à distance. Mais j'eus beau attendre quelques dizaines de minutes je ne reçus pas de réponse à mon bonjour, comme à l'accoutumée. Alors j'essayais un autre "ami". Et puis un autre. Et puis plusieurs autres en même temps. Personne ne rebondit à l'invitation. Pourtant ils étaient tous bien contents de me retrouver quand ils avaient besoin de moi ou quand ils avaient un coup de cafard... ou un instant de solitude déroutant me dis-je sans pouvoir m'empêcher d'être attristée. Mais pas de temps pour discuter quand je faisais moi les premiers pas. Presque jamais. Et cela je le savais à mes dépens depuis de longues années d'internet.


Qu'à cela ne tienne ! Je ferai comme les autres ! Et je me mis en invisible (donc en invincible !) sur Skype, me laissant la possibilité de voir qui était connecté sans être vue et sans être obligée de répondre aux attentes des uns et des autres, mais tout en surveillant, en continu mais par intermitence, même si cela peut sembler contradictoire, tout ce qui se passait. Il ne se passait strictement rien. Les autres faisaient tout comme moi : ils se cachaient, d'un seul ou de tous, se cachaient de ne rien y faire, ou bien d'y faire des choses dont ils ne voulaient rendre les comptes... Ils cachaient leur solitude et aussi leurs peurs innombrables, innommables et insurmontables. Ils faisaient semblant d'entrer ou de sortir du site, très vite, si vite qu'ils ne seraient pas obligés d'entretenir une discussion qu'ils ne recherchaient pas. Peur d'être sans ami et peur de ses amis. Pourquoi donc s'inscrire alors et souhaiter des contacts ?! Les humains ont toujours ce genre de réactions infantiles incompréhensibles. Ils ne sont jamais clairs avec les autres et encore moins avec eux-mêmes. Ils ne le font pas exprès : ils ne savent simplement pas ce qu'ils veulent, et ce qu'ils veulent ils ne le désirent que trop peu de temps pour que cela finisse par atteindre le but qu'ils avaient osé envisager au départ.


C'est fou comme la liste de nos contacts internet s'était mise à ressembler à s'y méprendre aux pages de nos carnets d'adresse toujours bien pleins et bien raturés de gens qu'on ne voyait plus depuis des années et parfois des décennies, même si on actualisait les coordonnées très régulièrement. Des têtes qu'on ne voulait plus voir, qu'on n'avait plus envie de retrouver ou de rencontrer pour évoquer le présent, le passé ou l'avenir, des personnalités ou des caractères qui nous avaient déçus, qu'on avait trop aimés ou trop subis en finissant par les détester, des connaissances et relations suivies pour s'estomper, passées dans l'oubli, parce qu'on avait besoin de neuf, d'anonymat, d'indépendance, de liberté ou de solitude sans oser se l'avouer jamais. Par peur. Tout en faisant croire à tout le monde et à soi qu'on avait envie et besoin des autres, de la société, d'une âme soeur, d'un compagnon. Pieux mensonge cachant la triste réalité d'hier et d'aujourd'hui. L'humain n'était pas fait pour entretenir des relations ou des amitiés sincères qui durent, même s'il en rêvait et y parvenait exceptionnellement. Il était fait pour aller toujours de l'avant, tout en campant sur ses idées et ses positions, en s'appuyant ou voire même en écrasant ses arrières dont il a déjà presque tout oublié, dès l'idée naissante et fascinante qu'à l'avant, toujours plus loin, là où il ne voit pas encore et ne distingue rien, est son bonheur, son salut et son destin. Et personne ou presque ne fait exception à la règle.


L'araignée fit exception à la règle. Elle élut domicile tout au dessus de mon clavier et remontait dans ses appartements quand je la surprenais à vouloir investir mon territoire un peu trop souvent et sans autorisation. D'en haut que voyait-elle de ce que je faisais sur mon ordinateur me demandais-je parfois ? Il n'y avait pas grand chose à regarder de tout ce que je protègeais par divers mots de passe. Qu'est-ce qui l'interessait à ce point qu'elle ne voulait déménager ailleurs alors que je taquinais son fil en le poussant le plus loin possible de moi comme j'aurais poussé une balancelle pour voir si ce fin fil de soie finirait par casser ou pas. Moi je m'ennuyais sur ce fichu clavier qui m'avait coûté ma moitié de salaire du mois, et j'enrageais tout bonnement de ne pas savoir m'occuper sur cet outil formidable vénéré par des milliards d'humains, quand je voyais tout l'argent en plus que je fichais année après année bêtement dans le prix d'un abonnement internet qui ne me servait à rien sinon à me faire croire que le monde entier était à un clic de moi, alors que celui de l'araignée vivant au dessus de ma tête m'était complètement étranger ! N'empêche qu'elle, elle veillait sur moi quel que soit le jour et l'heure. Elle me surveillait de ses petits yeux noirs plein de pitié peut-être, d'impatience et même d'impertinence assurément. Elle attendait, et elle savait très bien attendre. C'était même un talent chez elle. Pas chez moi... Alors, très bêtement, pour me moquer d'elle, je dessinai tout à coup sur la page vierge de Word ouverte sans mon consentement, la caricature d'une grosse araignée noire avec des pattes velues au moins cinquante fois plus grosse qu'elle...



Et je jetais un regard moqueur au plafond pour voir sa réaction qui ne se fit pas attendre : elle se laissa tomber de son fil devant mon écran tout aussi vite que des sapeurs pompiers en état d'alerte dégringolent la barre de fer de la caserne pour rejoindre leur camion, et vint observer sans bouger mon hideux dessin. Puis se mettant à se balancer imperceptiblement après quelques minutes, elle atterrit sur l'écran et embrassa les lèvres pulpeuses que j'avais dessinées à la Dame Noire, et y resta collée un long moment, imitant le plus grand et le plus beau des baisers de cinéma et des coups de foudre hollywoodien avec l'immonde araignée géante et velue devenue star d'un coup que j'avais gribouillée. J'étais scotchée.


Voyant l'effet délirant provoqué, je m'empressais d'enregistrer mon gribouillis dans un dossier spécial parce que je m'étais attachée à Mon Araignée et je nommais le dossier "Spider One". Du même coup, elle se retrouva enregistrée également dans mes fichiers puisque mon ordinateur me fit savoir qu'il y avait deux documents à nommer et non plus un. Je la nommais alors "Contact One", pensant qu'il y en aurait peut-être d'autres. J'allais pas m'embarasser pour une araignée tombée sur la tête non plus !


La réalité c'est qu'elle n'était pas en visite. Elle prit son amitié avec la Grande Velue très au sérieux. Tous les soirs elle me demandait ce fichier et le regardait pendant des heures plutôt que de rester tout là-haut dans son plafond. Elle s'était fait une amie, plus réelle de jour en jour que virtuelle, rien que ça, et cela me désespéra d'autant plus de ne pas savoir m'en faire un à mon tour, après toutes ces années à chercher sur Skype ou ailleurs cet Autre Moi. Qui pourrait bien me dessiner à moi Celui que j'attendais que je tombe immédiatement sous son charme au point de ne plus pouvoir passer un soir sans Lui ? Encore faudrait-il que quelque part, sur un grand ou petit ordinateur quelconque, quelqu'un ouvre un document tout simple et vierge et me dessine ce qu'il saurait ne pouvoir pas manquer de provoquer en moi quelque émoi... Quelqu'un qui, tout comme moi, le ferait peut-être pour s'amuser de moi dans un premier temps, ne croyant pas possible qu'on puisse s'enticher de sa propre réplique, si merveilleusement virtuelle qu'il dessinerait, à mon image, tout spécialement pour moi, en deux coups de crayon ne lui prenant qu'une minute de son précieux temps. Trouver ou me fabriquer mon double que j'aimerai n'était pas si aisé que cela, d'ailleurs combien aimaient ou croyaient aimer leur semblable ou leur contraire ! S'il avait connu mon araignée et sa joie, il aurait compris ce Grand Esprit-là que, comme elle, j'avais les mêmes désirs, les mêmes besoins et aspirations. C'était pas bien compliqué à deviner, comprendre et admettre ! Bien sur, nous étions des millions à n'attendre que cela. Mais pourquoi ne pourrait-on pas l'avoir sur mesure cet Autre inespéré, quand ceux déjà sur le marché ne nous correspondent pas ? Etait-ce si compliqué ?


Alors pris d'une inspiration soudaine, j'ouvris une autre page blanche et je dessinais deux ordinateurs, posés face à face, se fixant mutuellement droit dans l'écran, reliés par un seul fil. Le message était clair : le progrès c'était maintenant d'être en réseau ! Un ordinateur seul ou rien c'est pareil !Logique !


Personne ne sembla cependant comprendre ou entendre mon message. L'araignée me regardait d'un air penaud semblant me dire "Ma pauvre chérie ! Que se passe-t-il ? " Le coeur gros, j'étais bien en peine de lui répondre. Alors je la laissais en tête à tête à ses rencontres festives du soir, assurée et rassurée qu'au moins une de nous deux soit bien servie et heureuse, et je désertais l'ordinateur si chèrement acquis pendant qu'elles se faisaient des confidences de plus en plus longues et intimes pour me vautrer devant l'écran de télévision vide comme moi. Parfois les deux araignées s'endormaient ensemble dans un fichier plus complètement vierge, parfois l'une dormait en ligne tandis que l'autre dormait dans sa toile du plafond leurs yeux rivés ensemble, empêchant l'ordinateur de se déconnecter de toute la nuit.


Cela finit d'ailleurs par me mettre la puce à l'oreille. Elles monopolisaient à tel point la ligne qu'il n'y avait bien entendu plus de place pour moi me dis-je un soir ! L'idée me vint alors d'aller voir ce qu'il se passait dans mes rares fichiers encore conservés. Et si un message, un nouveau programme, ou un document n'était plus aussi vierge que je le croyais et qu'on m'y attendait sans que je le sache ? Pour un soir je refusais à ma charmante copine de la nuit son temps quotidien de béatitude pour faire le tour de tous mes fichiers prétextant qu'il fallait consentir à ce petit sacrifice pour être sur de voir perdurer les rendez-vous du soir dans de bonnes conditions. Elle accepta illico sans discussion.


Je ne fus pas longue à trouver ce que je cherchais. Dans le dossier de l'araignée, leurs conversations toutes enregistrées étaient nombreuses et magnifiques à lire, ce que je ne fis que très partiellement les larmes aux yeux, respectant leur intimité magique et sacrée. Mais un autre document "Spider Too" s'était enregistré dans mes dossiers, et en ouvrant la page, je tombais en pâmoison aussi vite que l'araignée quelques mois auparavant. L'homme-animé succintement et subtilement esquissé sur la page blanche était d'une beauté et d'une grâce à couper le souffle d'être aussi gracile et effilé et en jambes, et en bras, que les pattes de mon amie du soir. En tous points il était ressemblant au rêve que je m'étais fait de lui de si nombreuses années durant. Un rêve devenu réalité.


Dessinée et animée à ses côtés dans des attitudes et des situations qui me semblaient familières, heureuse de toute évidence dans ce bonheur à deux que je découvrais magnifique sous mes yeux, ébahie de la plus totale et évidente des osmoses que je n'avais jamais vécue un seul instant de toute ma vie, je ressentis la véhémence de cette révélation comme une impulsion électrique en moi, comme un interrupteur prêt à être actionné pour faire jaillir la lumière et tout faire basculer et exister en moi et pour moi. Alors, le couple virtuel esquissé que nous formions se tourna vers moi et me regarda longuement en face, yeux dans mes yeux, sans dire un seul mot jusqu'à ce que je comprenne qu'était arrivé l'heure du choix. J'avais le choix entre, rester seule de l'autre côté, ou bien être accompagnée de cet Autre moi merveilleux et merveilleusement mien en franchissant la blanche ligne de la page blanche.


Bête humaine incertaine, je m'octroyais encore et multipliais toujours plus les sursis de réflexion et d'installation.






Fin
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