Poèmes, Photographies, Infographies, Peintures et Créations de Michèle Schibeny
 
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 MONSIEUR FRANCK

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Michèle Schibeny
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MessageSujet: MONSIEUR FRANCK   Ven 20 Oct - 16:49














Monsieur Franck











— À situation délicate, mesure exceptionnelle ! Tonnait Franck du haut de la mezzanine qui constituait son vaste bureau. Je le dis et le redis, je vous ai à l’œil ! Personne ne se jouera de moi ! Plus tôt je cognerais du poing sur la table et meilleures seront les retombées pour tout le monde au final et les résultats en matière de bénéfices nets pour l'entreprise ! Et l'entreprise c'est vous. J'exige donc du travail efficace et réfléchi en continu ! Jour et nuit ! Et ne me dites pas que vous n'avez pas que ça à faire ou bien je fais un malheur ! Et je briserai tous les fainéants ou les non impliqués à plus ou moins long terme. Tenez-vous le pour dit !


Franck hurlait ses menaces à son personnel en les surplombant de plus de dix mètres de haut et cela faisait indéniablement son effet en raisonnant dans la vaste salle du personnel religieusement tournée les yeux levés au ciel vers leur manager-coach-patron et visionnaire attitré. Quoique à bien y regarder, les employés s'envoyaient les uns aux autres des clins d'yeux et autres grimaces en douce qui montraient à un œil averti, qu'ils ne subissaient pas pour la première fois les effets de manche de « Notre Monsieur Franck » comme ils l'appelaient tous à la machine à café.

Quant à « Monsieur Franck », celui-ci savait bien qu'il exagérait un tout petit peu quand même à menacer sans limite son personnel passionné et dévoué corps et âme à son entreprise, mais il jouissait sans borne d'entendre sa voix meubler l'atmosphère du bel immeuble qu'il avait fait construire quatre ans plus tôt, tout en bois, en plein centre de Paris, pour pouvoir développer et gérer son entreprise de construction de chalets de montagne à des prix défiants toute concurrence. Il préférait penser qu'ils les intimidaient un peu, voire beaucoup. C'était bon pour son image pensait-il, et donc bon pour les affaires. Et les affaires il y tenait comme à la prunelle de ses yeux ! Faire de l'argent avait toujours été son occupation préférée. Donc il en rajoutait, même si, au fond de lui, il n'était pas dupe de leur fausse attention montrant bien que ses interventions tonitruantes les laissaient de glace. Alors, il en rajoutait des couches et des couches, craignant au plus profond de lui-même d'être condamné pour harcèlement moral, et se délectant par ailleurs, de l'effet qu'il produisait ne serait-ce que sur lui-même.


— Alors je vous préviens, le premier que je vois en train de bavasser ou de jacasser, ou de traînasser sur son ordi ou à la salle de repos au lieu de me filer des plans intelligents et originaux scrupuleusement étudiés pour notre futur modèle « Isola » je me le vire séance tenante, sans indemnité, et sans prime ça va sans dire ! Tant pis pour vous ! Je vous laisse jusqu'à la fin de la semaine pour faire preuve de génie ! Et puis je ramasse les « copies ». Point. On a assez perdu de temps comme ça !


Les clins d'yeux s'étaient mués en stupéfaction. Personne ne doutait des exigences de Monsieur Franck. Se faire remonter les bretelles tous ensemble c'était une chose, mais seul à seul dans son bureau, cela n'avait rien d'une partie de plaisir. Chacun retourna donc tête basse et grimace aux lèvres à sa table de travail ou d'architecte pour être génial le plus vite possible.


Martine se dégota la palme d'or du génial séance tenante, comme d'habitude, en courant presque dans le bureau du patron avec de grands plans mal classés dans les bras, après s'être refait pendant dix minutes une beauté par un maquillage sophistiqué dont elle avait le secret. Un coup de charme par là-dessus ne pouvait pas être inutile. Cela avait toujours été la façon de penser de notre blonde platine de 52 ans. Elle avait de la bouteille dans la boite et pensait encore plus avec son physique qu'avec sa tête. Tout le monde la voyait faire et s'en amusait. Et puis, chacun lui était en même temps reconnaissant qu'elle soit toujours si prompte à mettre un truc sous la dent de notre Monsieur Franck. Cela le calmerait un certain temps. C 'était pas plus mal. Avec quelques fois des traits de génie caractérisés, et une ambition à toute épreuve, comme le patron du reste, Martine n'avait jamais complètement abandonné l'idée de devenir sa maîtresse attitrée, voire sa femme, pourquoi pas. Avec quinze années de boîte derrière elle, elle adorait se faire mousser en enjolivant les débuts tout de suite très prometteurs de la société, dus, presque exclusivement à l'en croire, à ses talentueux travaux. Les ongles faits, bien longs et menaçants peints en rouge vif, la taille serrée dans une jupe crayon moulant ses hanches, ses fesses et dégageant juste ce qu'il faut ses genoux, perchée sur des talons vertigineux donnant un plus indéniable de bancal et de fragile à son allure sexy, le décolleté généreux et évocateur pour compléter la tenue, toute la panoplie de la parfaite, sensuelle, désirable et non moins indispensable collaboratrice ne parvenait pas à transformer totalement son personnage : Martine était une jolie et gentille fille au cœur d'or. Et son cœur était tout entier à son patron adoré. Liftée une fois tous les deux ans ce qui lui valait deux semaines de congés payés par la sécurité sociale, constituant la seule chose qu'on aurait pu lui reprocher, elle s'agitait du matin au soir pour prouver son dévouement et son implication sans faille au patron. Avec un tel comportement, évidemment elle n'avait aucun ami dans la société. Tout le monde la respectait par prudence plus que par conviction. Tout le monde se méfiait d'elle, y compris Monsieur Franck qui ne savait pas trop bien comment s'y prendre avec les femmes, et d'autant moins avec les femmes qui recherchaient son attention.


Monsieur Franck ne croyait pas en l'amour et se méfiait des femmes comme de la peste. Jamais marié ni même en couple, il clamait haut et fort qu'il se suffisait à lui-même. On ne l'avait jamais vu avec quiconque, ce qui laissait supposer parfois qu'il trouvait quelque charme à Martine, ou bien que cette prétendue pin-up se mettant sur son trente-et-un pour lui plaire suffisait à ses fantasmes et à flatter son ego. Cependant, il n'y avait rien de plus intéressant pour une femme, qu'un homme prétendant ne pas avoir envie ou besoin d'une femme. Tout le monde sait ça. Et personne ne pensait sérieusement qu'il était célibataire riche à millions comme il l'était. Toujours impeccablement mis, avec goût et sans ostentation, il semblait faire très attention à son apparence sinon à son langage. Car il jurait comme un charretier du matin au soir quand il ne hurlait pas sur le dos de tous ceux qui l'abordaient pour une raison ou une autre. Costumes sobres signés de prestigieux couturiers, sans bijou ni fantaisie d'aucune sorte, sec et moyennement grand, grisonnant de ses 58 printemps sans être dégarni, il avait belle apparence s'il n'avait le langage assorti.


À part cette allure, la belle voiture de sport qui trônait devant l'entreprise montrait qu'il s’intéressait à autre chose qu'aux chalets en bois. Toute femme aurait rêvé mettre le grappin sur l'heureux célibataire à condition toutefois de lui confectionner un bâillon solide ou de faire preuve d'une patience inouïe. Cette femme providentielle n'avait apparemment pas encore montré le bout de son magnifique petit nez.


Chacun retourna anxieux à sa place de travail, nerveux et angoissé à l'idée de ne rien trouver à mettre sous la dent de leur chef affamé avant la fin de la semaine. Les idées nouvelles ne fleurissaient pas comme le colza dans les champs en été. Il en avait de bonnes lui ! Pour cette raison, chacun était reconnaissant à Martine d'aller tromper sa faim d'avancées architecturales avec quelques ébauches mal fagotées. Il valait mieux cela que rien. On ne savait pas très bien si Monsieur Franck était capable ou non de mettre quelqu'un à la porte, comme ça, sur un coup de tête. Mais vu l'originalité du personnage, mieux valait ne pas tenter le diable. En plus, la prime de fin d'année associée à la création de ce nouveau modèle n'était pas négligeable. Il fallait trouver quelque chose à tout prix. Et quelque chose de franchement bon.


Jacky s'y attela sans plus tarder. Il griffonna pendant le reste de la journée des maisonnettes de bois sans même réfléchir à ce qu'il faisait. Il se laissait porter par l’enthousiasme de son crayon sans grandement regarder les résultats qui naissaient sur le papier. Ce vagabondage artistique dura des heures sans que Jacky ne pense à autre chose qu'à la montagne, la neige, des torrents tumultueux, des forêts de majestueux sapins, des cascades bruyantes, la chaleur d'un feu de bois, des tapis en fourrure, des lampes tamisées, des canapés moelleux, des bougies, de la déco d'intérieure dans des rouges plus ou moins soutenus, des vérandas accueillantes, ses après-skis détrempés, son thé fumant, ses amis venus passer un moment au creux des vallées où il souhaitait poser ses pénates et sa vie. Il rêvait en crayonnant. Puis il entendit l'horloge sonner 20h30 ce qui le sortit de son coma artistique en lui faisant réaliser qu'il était épuisé et qu'il était temps pour lui de se rentrer.


Ce qu'avait donné sa journée de crayonnage il n'en savait strictement rien et ne se posait même pas la question. Il faisait ça depuis toujours, puis abandonnait tout à même son bureau. Dans sa tête, si une ébauche avait valu la peine, il l'aurait tout de suite su et cela l'aurait automatiquement frappé. Mais le déclic n'ayant pas eu lieu, il ne se posait pas la moindre question sur sa production même fut-elle intense et prolixe. Seul le résultat comptait. Pour le moment, il n'avait pas l'ombre de quelque chose qui sorte de l'ordinaire selon lui.


Jacky était entré dans l'équipe de Monsieur Franck un peu par dépit et beaucoup par hasard. Sorti de l'école nationale d'architecture de Rouen sans diplôme à l'âge de 28 ans d'avoir traîné ses guêtres sur les bancs sans bien savoir s'il avait raison de s'engager dans cette voie ou pas, il avait poussé la première porte entrebâillée à un moment où encore une fois il ne savait que faire de ses dix doigts comme disait sa grand-mère. Quatre années plus tard, il ne regrettait pas son choix car on lui fichait une paix royale aux Chalets d'Or de Monsieur Franck. Planqué la plupart du temps derrière sa planche de travail lui servant tout aussi bien de paravent compte tenu du fait que celle-ci le masquait complètement dans l'angle de la grande salle de travail, il était tout à son aise pour rêvasser à la maison idéale à longueur d'année, ce qui était en fait, parfaitement son boulot. Et chose extraordinaire, ses rêvasseries avaient bien plu au patron puisque cinq des modèles du catalogue vendus les plus couramment étaient entièrement de son fait à ce jour. Il en était fier. Mais pas suffisamment pour prendre son boulot au sérieux pour autant. Peut-être que c'est ce qui lui valait de réussir là où d'autres produisaient de la gnognotte imbuvable. Peut-être pas. En tous les cas, Jacky n'avait ni ambition, ni plan de carrière, ni rêve de réussite d'aucune sorte. Il vivait du plaisir de l'instant, tout heureux d'être si grassement payé à gribouiller. Les primes lui étaient complètement indifférentes et cela le laissait libre de réaliser les projets les plus ambitieux, comme les plus bizarroïdes. À partir de l'instant où il croyait à une de ses réalisations sorties inopinément de son crayon à mine et de son cerveau fumeux, il était capable de tout. Tenir tête à Francky comme il l'appelait lui, ne lui faisait plus peur. Et Francky avait d'ailleurs intérêt à tomber d'accord avec lui, sinon il menaçait aussitôt de fourguer ses créations à la concurrence sans plus de manières. Jacky pensait réellement que c'était de bonne guerre puisque Monsieur Franck ne les lâchait pas d'une semelle avant d'avoir obtenu ce qu'il voulait. Alors Jacky et Monsieur Franck se tenaient mutuellement en respect, attendant que le talent pointe le bout de son nez.


Dès le départ du bureau de Jacky, Monsieur Franck était descendu de sa mezzanine pour aller voir en douce ses gribouillages du jour. Tous les soirs il allait se rendre compte par lui-même du travail de Jacky, que celui-ci crie au miracle ou pas. Jamais Jacky ne s'en était aperçu. Monsieur Franck ne le faisait pour aucun autre de ses trente-trois employés triés sur le volet. Mais Jacky, lui, c'était autre chose. Il avait de naissance l'architecture dans la peau et cela se voyait au premier coup d’œil qu'on jetait sur ses croquis. Et c'est ainsi qu'il avait décidé de l'embaucher malgré son manque de diplôme et d'expérience. Chacun de ses plans était original d'une façon bien particulière. Parfois il ne manquait qu'un chouia pour que le tout tienne carrément du génie, et si Monsieur Franck le détectait aisément, il n'en laissait pas moins Jacky aller au bout de ses élucubrations architecturales afin de ne pas déranger son processus personnel de création qui ne manquerait pas de l'éblouir encore davantage une fois que celui-ci aurait de lui-même conclu au succès évident du projet. Jacky était le seul de ses architectes à être un authentique génie. Il ne devait pas intervenir dans son travail il y allait de l'intérêt de la société, et d'ailleurs Monsieur Franck s'en savait parfaitement incapable à un tel niveau.


Monsieur Franck remonta quatre à quatre les marches pour retourner à son bureau. Pensif, le coude sur l'accoudoir en bois naturel de son confortable fauteuil de bureau en cuir noir, et le menton dans la paume de sa main, il se mit à réfléchir. Il fallait qu'il donne la possibilité à Jacky de passer à la vitesse supérieure. Le faire bosser plus, démultiplier ses talents et ses idées, l'aider à concrétiser plus rapidement afin d'en tirer le meilleur et pour lui, et pour la société. Le faire participer à un stage peut-être ? Lui offrir une augmentation de salaire ? Un poste plus intéressant dans la société ? Des avantages pécuniaires supérieurs ? Tenter un rapprochement humain, pour qu'il se sente mieux encadré, supporté ou aidé dans son travail ? L'inviter chez lui ou sur le terrain où étaient construits les chalets régulièrement afin de lui ouvrir totalement l'esprit en le mettant en compétition ? Monsieur Franck explorait toutes les possibilités et était prêt à tout. Il avait le flair. Le bon. Jacky était une perle rare et il lui fallait un écrin particulier. C'est sur ces belles idées en tête qu'il rentra chez lui ce soir-là plus tôt que d'habitude pour réfléchir tout à loisir à une solution possible. Sur le chemin il s'arrêta à l'épicerie fine italienne juste en dessous de chez lui et se laissa tenter par une bouteille de Saint Emilion, Château Bélair Monange 2012, d'un plateau de charcuterie variée et d'un bon gros pain de campagne, son péché mignon. Il se prie un bon gros dessert chocolaté et un gros paquet de bonbons bien piquants pour parfaire sa soirée qu'il désirait excellente devant un bon film, confortablement installé. La solitude ne lui pesait ni ne lui faisait peur, et les soirées passaient bien trop vite à son goût. Quand le programme télé ne lui disait rien, il se remettait à sa table de travail ou bien allait lire un bon livre quelques minutes avant de s'endormir. Il ne tenait en général pas plus de dix minutes avec un livre en main. Parfois cependant, il se relevait quelques minutes seulement après s'être endormi, taraudé par une nouvelle idée qu'il ne voulait pas voir emportée par le sommeil. Cela pouvait le conduire jusqu'à très loin dans la nuit.


Le livre venait de tomber de ses mains après un seul et unique paragraphe de lu, quand des coups raisonnèrent à sa porte. Réveillé en sursaut,  il se demanda où il était tellement étaient violents les coups frappés à la porte. Il glissa un pied au sol les sourcils froncés, et alla se planter devant la porte fermée en pyjama.


— Qui est là ? Vous avez vu l'heure ? Qu'est-ce que vous voulez ? Demanda-t-il excédé.
— Ouvrez ! Ça urge dit une voix qu'il ne connaissait pas
— Vous plaisantez ! Il n'est que deux heures du matin !
— Je ne plaisante pas ! Ouvrez ou bien je défonce la porte !
— Allez-y si ça peut vous faire plaisir ! Vous vous casserez un os avant que la porte ne soit un peu ébranlée ou abîmée !
— Ah vous croyez ça !


Et l'autre commença à se ruer sur la porte blindée de son appartement dans un flop qui fit rire aux éclats Monsieur Franck.


— Bon, soyons sérieux OK ? Qui êtes-vous donc ? Que voulez-vous bon sang ?
— Votre signature en bas d'un document
— Quel document ?
— Votre démission des « Chalets d'Or ».
— Je vous demande pardon ?
— Vous avez très bien entendu. Ouvrez ! C'est un ordre.
— Et pourquoi je démissionnerai s'il vous plaît ?
— Ouvrez et je vous le dirai.
— N'y comptez pas.
— C'est votre intérêt je vous l'assure ! Et de toute façon vous signerez dès que vous saurez de quoi il retourne.
— Jamais !
— Je vous dis que si !
— Et moi je vous dis que non !
— On verra bien alors ! Ouvrez !


Et Monsieur Franck ouvrit la porte en ce 15 novembre 2011 sans rien savoir d'autre qu'il était parfaitement impossible qu'il signe quoique ce soit le rayant définitivement de la direction de sa propre société.


— Jacky ? Mais que faites-vous là bon sang ? Vous êtes devenu fou ou quoi ?
— Fou oui, c'est le mot. Fou de chalets en bois.
— Ça nous le savions déjà. Qu’y-a-il de changé à part cela ?
— Vous.
— Moi ? Et en quoi je vous prie ?
— Vous m'avez volé mes créations.
— Je vous demande pardon ?
— Vous m'avez copié et puis vous m'avez volé bon nombre de mes modèles qui vous rapportent une fortune chaque jour.
— Hé bien ! Bien sur vous avez des preuves de ce que vous avancez je présume ?
— Évidemment ! Qu'est-ce que vous croyez !
— Vous perdez la tête ou quoi Jacky ? Vous avez bu ? Que vous arrive-t-il ?
— Rien de plus que ce que je vous dis. Vous êtes un voleur. Et ça ne va pas se passer comme ça.
— Et vous avez découvert ça maintenant après toutes ces années à mon service ?
— Exactement.
— Elle est bien bonne celle-là Jacky ! Et que puis-je faire pour réparer tout ça à votre avis alors ?
— Démissionner.
— Rien que ça ! Pourquoi ?
— Parce que j'ai décidé que votre place était en fait la mienne.
— Intéressant ça ! Je n'y avais jamais songé ! Vous faites bien de me le rappeler.
— N'est-ce pas !
— Donc je démissionne ce soir ?
— Oui, exactement.
— Ça ne peut pas attendre demain matin.
— Certainement pas.
— Je vois.
— J'ai apporté tous les papiers. Vous renoncez purement et simplement à votre poste, votre société, et en l'absence de tout héritier ou famille, vous me désignez comme légataire universel.
— Fastoche ! Et si je ne suis pas d'accord ?
— Procès.
— Tout simplement… OK. Je suis prévenu. J'ai un peu de temps pour réfléchir ou bien… ?
— Moi je pense que le plus vite sera le mieux. Aussi ai-je apporté les papiers.
— Vous pensez à tout !
— Comme d'habitude.
— Venez. Entrez. Vous boirez bien quelque chose avec moi en attendant non ?
— Euh oui. Pourquoi pas.
— Installez-vous Jacky. Je cherche des verres. Vous prendrez quoi ? Un whisky ? Avec glaçons ?
— Oui ça me convient.
— Vous voyez on peut peut-être s'entendre !


Monsieur Franck servit un grand verre du précieux alcool à Jacky ainsi qu'à lui-même et se carra dans son fauteuil en ne cachant pas son plaisir de siroter un bon verre même en plein milieu de la nuit. Il n'y avait aucune trace de peur ou de mécontentement sur son visage. On aurait presque pu penser qu'il avait rendez-vous avec ce drôle de compagnon de fortune. Il laissa vagabonder son esprit et se détendit plus encore au fur et à mesure que le liquide s'emparait de son corps. Il n'octroyait nulle attention à Jacky, comme si celui-ci avait toujours été là. Et d'ailleurs, quelque part c'était le cas. Jacky et ses modèles de chalets étaient en permanence dans sa tête qu'il y pense ou pas. Il ne savait pas pourquoi, sinon parce que peut-être, il enviait le talent de ce garçon qu'il finissait par considérer un peu comme son fils ou son élève. Peut-être même son successeur. En cela Jacky n'avait pas tout à fait tort de revendiquer sa place, il la méritait peut-être bien. Il était le seul à la mériter à vrai dire. Le seul à qui il aurait aimé la donner s'il avait eu à le faire. Et que celui-ci soit avec lui ce soir à boire un verre lui faisait plaisir comme rarement il avait eu un tel plaisir.


— Ainsi donc tu te sens apte pour mon poste de Directeur Général ? reprit Monsieur Franck revenant à la réalité, laissant passer un sourire sur ses lèvres au moment où Jacky s'y attendait le moins.
— J'ai réalisé ce soir que oui, dit celui-ci.
— Tu n'es pas sans savoir que tu ne peux pas me faire un procès n'est-ce pas ?
— Comment ça ?
— Tu as signé un contrat. Toute ta production m'appartient. Telles sont les clauses du contrat depuis le tout premier jour. C'est écrit noir sur blanc. C'est normal, tu travailles pour moi. Tu ne crois tout de même pas que j'irais payer en plus pour faire réaliser tes modèles ? Tu  touches déjà un salaire pour réaliser ces modèles. Tu es un architecte sans diplôme. Et tu travailles pour moi sous contrat.
— Je ne suis pas d'accord.
— Tu l'étais quand tu as signé pourtant.
— Je n'ai pas lu le contrat à ce moment-là.
— Oui c'est souvent le problème ! On ne lit pas assez avant d’apposer sa signature !  Mais malheureusement pour toi il est trop tard.
— Il n'est jamais trop tard ! Je viens vous le prouver !
— Alors c'est à toi à démissionner Jacky.
— Vous êtes vieux et sans inspiration. Vous ne créez rien. Votre fortune repose sur mes créations !
— C'est effectivement le principe oui. Tu oublies cependant que tu n'es pas le seul dans ce cabinet d'architectes. Tu n'es pas le plus doué non plus. Ni le plus prolifique. On te fiche une paix royale pour griffonner et en échange tu perçois un salaire sur lequel nous sommes tombés d'accord dès le départ. Qu'est-ce qui a changé depuis ?
— Je peux me passer de vous.
— Formidable ! J'en suis heureux pour toi. Donc je le répète : c'est à toi de démissionner. Par contre, un coup de bluff pour prendre mon entreprise ne servira pas tes intérêts. Je ne suis pas aussi vieux et sénile que tu le crois. Et encore moins impuissant. De plus, si c'est une augmentation de salaire que tu demandes, tu t'y prends bien mal je crois. Est-ce cela que tu demandes Jacky ?
— Non ce n'est pas ce que je veux.
— Alors quoi ? Que veux-tu ?
— Je vous l'ai dit. C'est moi le véritable PDG de cette boite.
— Grande nouvelle ! Tu m'en vois amusé ! Qu'allons-nous faire alors à ton avis ?
— Je vois que vous ne me prenez pas au sérieux.
— Ah bon tu vois cela !
— Oui. Je ne suis pas aussi con que vous le pensez.
— Je n'ai jamais pensé une chose pareille.
— On ne le dirait pas !
— Où sont ces fameux papiers ?
— Ici sur votre bureau.
— Apporte-les-moi je te prie
— Vous pouvez pas vous les chercher ?
— Non
— Les voici, dit Jacky en les lui tendant négligemment
— Donc, tu as bien réfléchi ? C'est ce que tu veux ?
— Ben évidemment !
— Et tu as suffisamment d'argent pour faire tourner la boite ?
— Vous, vous en avez !
— Ah oui j'oubliais.
— Et quel rôle m'as-tu dévolu à moi, Jacky ?
— Second en chef ? Ou peut-être retraité ? A moins que membre honoraire du conseil d'administration vous sied davantage ?
— Je vois que tu as tout prévu !
— Oui. Faut jamais me sous estimer.
— C'est ce que je vois oui.
— Donc, tu sais bien ce que tu fais ? Tu ne regretteras pas cette décision rapide ?
— Jamais !
— Je n'en attendais pas moins de toi Jacky.
— Vous allez appeler les flics ?
— C'est ce que tu veux ?
— Non !
— Je vous laisse les papiers pour réfléchir ?
— Parce que tu me laisses le choix ? Je te croyais plus déterminé que ça ! Tu me déçois !
— Vous êtes agaçant ! Vous le savez ?
— Oui.
— Bon vous signez ou pas ? On va pas y passer la nuit !
— Pourquoi ? Tu ne serais pas prêt à me cuisiner pendant une petite nuit pour acquérir une société au capital de dix millions d'euros ?
— Ah ! Dix millions ! Tout de même !
— Ben bien sûr qu'est-ce que tu crois !
— Vous êtes bien le voleur que je pensais.
— Et toi l'honnête homme que j'ai embauché je suppose ?
— Je n'ai fait que mon putain de travail oui.
— Et c'est pour cela que je vois surgir de droite et de gauche des modèles de chalets qui ressemblent si étrangement à nos modèles à nous Jacky ?
— Je n'y suis pour rien si on nous copie.
— Bien entendu.
— Tu as peut-être par-devers toi, un stylo ?
— Vous allez signer ?
— Faut pas que je signe ?
— Si, si ! Il le faut !
— Ah une dernière chose Jacky
— Oui ?
— Tu commences quand ?
— A votre convenance.
— Ça me plaît ! Tout de suite ?
— OK.
— Pour un temps déterminé ou pour toujours Jacky ?
— Pour toujours bien entendu Monsieur Franck !
— J'en étais sur !
— Un détail.
— Lequel ?
— Tu m'as prévu un salaire ? Une indemnisation ? Un capital ? Ou bien je dois vivre de l'air du temps ?
— Pourquoi pas un parachute doré tant qu'on y est Francky ! Vous devez bien avoir de l'argent de côté. Ça vous suffira amplement ! Il faut que la boite tourne vous le savez bien !
— Oui c'est vrai ! Tu es très investi dans ton rôle je vois. Et euh... disons matériellement, j'ai le droit de continuer à imaginer des modèles ? À travailler dans l'entreprise ou non Jacky ? Je peux passer de temps en temps ou pas ?
— Je ne préférerais pas. Mais pourquoi pas ! Je n'y avais pas songé.
— Ai-je le temps de la réflexion ?
— Non Francky. Plus de temps.
— Pourquoi ?
— Vous le savez aussi bien que moi
— Je ne pense pas non.
— Bien sur que vous le savez Monsieur Franck ! Vos jours sont comptés.
— Depuis quand grand Dieu ?
— Depuis toujours voyons !
— C'est charmant ! Tu as décidé de me casser le moral je vois !
— Et puis... Martine ne va pas vous attendre jusqu'à la fin des temps !
— Qu'ai-je à faire de Martine ici !
— Elle n'a d'yeux que pour vous Monsieur Franck !
— Je m'en fous !
— Bien sur que non chef.
— Tu ne crois tout de même pas que je pourrais mettre en balance mon entreprise avec les charmes de cette femme !
— Non. Mais vous avez tort.
— Dans cinq minutes tu vas me dire que tu fais tout ça dans mon intérêt !
— Ce n'est pas contre vous ou contre la société en tous les cas.
— J'en suis ravi Jacky
— Il est 6 heures Monsieur Franck
— Et alors ?
— Il faut signer.
— T'en es sur Jacky ?
— Absolument sûr Franck.
— Et après ?
— Après la terre continuera de tourner Franck.
— Mais ma société ne sera plus à moi.
— Quelle importance si elle tourne ?
— Je vais m'ennuyer !
— Ou pas.
— Encore un verre peut-être avant ?
— Non. Cessez de prendre tout cela à la légère. Je ne plaisante pas ! Ce n'est pas parce que je n'ai pas sorti une arme pour vous menacer que je m'amuse là. Ceci n'est pas un jeu. Il est temps d'en finir.
— Dernière précision avant tout de même s'il te plaît.
— Encore !
— Tu n'y connais rien en management que je sache. Et encore moins en finances. Quitte à jeter dix millions par les fenêtres autant avoir quelques précisions tu avoueras !
— On ne perdra rien vous verrez.
— On ?
— Je.
— Ah ! Tu me rassures ! Et qu'est-ce qui te permet d'en être sur ?
— Mon petit doigt ! Bon vous signez ou je me fâche ?
— J'aurais mieux aimé que tu pointes sur moi une arme.
— Pourquoi ? Vous voulez être obligé de laisser tomber plutôt que de laisser tomber de vous-même ?
— Oui.
— Vous êtes un grand malade vous hein ? N'oubliez pas que je suis jeune, grand, sportif, et que je n'hésiterais pas si vous m'y obligez à vous foutre mon poing dans la gueule et à vous cuisiner à ma façon pour avoir ce que je veux. C'est pigé ?
— Oui, oui c'est pigé. Mais ce n'est pas encore l'heure.
— Vous attendez qu'il soit quelle heure précisément pauvre dingue ?
— Je ne sais pas encore.
— OK. Je vois. Je sens que ça va mal finir tout ça. Vous vous foutez de moi !
— Pas le moins du monde.
— Bon ! On s'y met ? Le stylo est prêt chef !
— Un dernier truc Jacky.
— Quoi encore ?
— Tu n'as pas la combinaison de mon coffre.
— Pas besoin si j'ai votre signature
— Quand même ! Y'a un gros paquet là-dedans tu sais.
— Et alors ? Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
— Ben je ne sais pas moi. Ça peut toujours servir.
— Je ne suis pas intéressé. Ce que je veux c'est booster cette boite avec des idées qui sortent de l'ordinaire. Peut-être même la diversifier. Mélanger les genres. Associer bois, acier et écologie avec des lignes inédites. Bref, bâtir, m'amuser, faire du fric et avoir la pêche quand je me regarde au boulot. Et pour ça il faut du fric. Vous avez et l'entreprise et du fric. Moi j'ai des idées, du génie et du punch. On peut aller très très loin.
— Pourquoi tout seul alors ? On ne fait rien tout seul.
— Parce que je ne travaille bien que seul.
— Vous êtes asocial quoi.
— En quelque sorte. Ça vous dérange ?
— Non. Je le suis aussi.
— Vous voyez ! Y'a pas de mal.
— Si. Le vol c'est mal. Le mensonge c'est mal. Et m'enlever le travail de toute une vie c'est très très mal Jacky ! Et si j'en mourrai ?
— Allons donc ! Cessez de vous plaindre. Cessez votre morale à deux balles. Admettez que vous vous en fichez éperdument de cette entreprise. Faut passer à autre chose Franck.
— Je l'admets. J'ai eu plus de joie il y a des années. Mais tout de même ! Le travail d'une vie ! Mon pognon ! Ma vie ! Vous ne manquez pas d'air !
— Exact. Fallait pas m'embaucher. Dans ce monde seuls les guerriers gagnent. Les autres se traînent lamentablement avant de céder la place aux autres et de disparaître. Du reste je pourrai vous faire du chantage si vous ne me donnez pas ce que je veux. Je pourrais aussi vous tuer. Maquiller le tout en suicide. Vous faire écrire un testament de force. Bref...
— Oui. Je suis d'accord avec toi Jacky. Mais tu ne le feras pas.
— Alors signe.
— Je me demande si je ne préférerai pas que tu me supprimes si tu la veux tellement cette entreprise.
— Pourquoi vous ne tenez pas à la vie Francky ?
— Si mais… Avec un peu de chance tu te ferais foutre en tôle ! Et ce serait rudement mérité non ?
— D'un autre côté, « Les Chalets d'or » se verraient sans PDG. Votre fortune irait à l'état. Et bien sur, personne pour vous pleurer, à part la jolie Martine bien sur. Mais bon, je suis sur qu'elle trouverait vite un autre homme à adorer si vous disparaissiez.
— Tu le crois vraiment Jacky ?
— Malheureusement oui. Allez signe Franck. Qu'on en finisse.
— Ton stylo ne marche pas Jacky !
— Tu plaisantes ! Signe !



Et Monsieur Franck prit alors une page blanche de dessus son bureau et chercha au milieu de la paperasse de son bureau son beau stylo à plume Mont Blanc et il écrivit de sa plus belle écriture :


« Je soussigné Franck Thibault, né le 15 avril 1959 à Genève, célibataire sans enfant, sain de corps et d'esprit, déclare me retirer des affaires ce jour et faire don à compter de ce jour de tous mes biens mobiliers et immobiliers, du capital de la société, et des autres biens et œuvres d'art personnels et de ma société à M. Jacky FAREL né le 6 mars 1985 à Paris, compte tenu de l'excellence de son travail au sein de l'entreprise “Les Chalets d'Or” dont il a fait à lui seul la fortune. Celui-ci me remplacera à la tête de la société pour toute opération sans qu'il puisse lui être mis un quelconque empêchement puisque j'en fait mon légataire universel à compter de ce jour. Mes autres biens lui reviendront à mon décès. Fait le 15 novembre 2017. »
— Voilà Jacky. Tu as tout.


Monsieur Franck leva les yeux vers Jacky, heureux de lui faire ce cadeau à lui qu'il estimait plus que quiconque. Mais pas de Jacky en face de lui. Pas de Jacky au bureau ni dans l'appartement. Pas de Jacky à la porte ou dans les escaliers. Pas de Jacky


— Tu as raison Jacky. La vie m'a suffisamment attendu.


Et Il se rendormit.




Fin








© Michèle Schibeny


















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MONSIEUR FRANCK
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